RECLUS, Élisée. Discours à la séance solennelle de rentrée du 22 Octobre 1895 de l’Université Nouvelle de Bruxelles
Article mis en ligne le 10 avril 2007
dernière modification le 27 novembre 2008
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Université nouvelle de Bruxelles : Séance solennelle de rentrée du 22 octobre 1895. Discours de M. Élisée Reclus, Camille Moreau et Paul Janson. Bruxelles : Imprimerie veuve Ferdinand Larcier, 39 p.

Réunis en deuxième Assemblée Générale, nous tous amis, élèves et professeurs de l’Université Nouvelle, nous venons de nouveau proclamer notre dévouement à l’œuvre commune, entrée maintenant dans sa période d’expérience décisive. Réaliserons-nous toutes les espérances que l’on met en nous ou bien serons-nous inférieurs à la tâche entreprise ? Nous avons pleine confiance en la réussite, mais quels que doivent être nos destins, nous allons en avant, associant nos efforts, et prenant chacun notre part de responsabilité collective, avec le fier sentiment de notre devoir et la puissante résolution de triompher.

Mais de quel droit, me demandera-t-on, parlé-je ici de vouloir et d’efforts communs, alors que nous présentons, comme individus, de si grandes diversités par les idées et notamment par l’idéal sociologique ? Ce parfait accord que nous invoquons, ne serait-il qu’illusion pure et l’unité qui nous est indispensable serait-elle chimérique ? Non, cet accord, cette unité existent bien, car si différents que soient tels ou tels d’entre nous par le caractère, la compréhension de l’histoire, les aspirations vers un avenir prochain, nous sommes tous absolument unanimes à reconnaître, dans son entière plénitude, la liberté de la pensée ; nous la clamions de toute la puissance de notre être et chacun de nous y trouve la garantie de son enseignement. La revendication de la pensée libre fut l’origine même de notre existence comme groupe d’enseignement ; elle en sera aussi constamment la condition de vie et de prospérité. Une libre flamme, d’éclat modeste sans doute, mais alerte et vive, brûle sur l’autel que nous avons dressé de nos mains ; ce flamboiement joyeux, nous l’entretenons d’un soin jaloux, car c’est en lui que nous voyons rayonner notre âme collective.

Ainsi nous pouvons affirmer hautement notre droit de parler d’une volonté commune. La science telle que nous la concevons, telle que nous chercherons à l’interpréter, est le lien par excellence que donne le respect sans limites du penser de l’homme. Elle sera aussi le lien que nous assurent la communauté de la méthode, la volonté ferme de ne point tirer de conclusions qui ne dérivent de l’observation et de l’expérience, d’écarter scrupuleusement toutes les idées préconçues, purement traditionnelles ou mystiques. Enfin nous comptons sur un troisième lien, celui que les élèves et les auditeurs noueront entre nous par leur amour de la vérité, par leur haut esprit d’étude sincère ’et désintéressée. A eux de nous élever et de nous maintenir très haut par l’appel constant qu’ils ont le droit de faire à notre zèle, car nous leur devons un enseignement, sinon toujours nouveau, du moins incessamment renouvelé par l’âpre recherche et la réflexion profonde. Puisque nous acceptons cette tâche grandiose et redoutable - contribuer à former des hommes - les étudiants qui viendront nous écouter pourront exiger de nous un dévouement unanime et complet à la cause que nous représentons. De même qu’Emerson, ils nous diront en toute justice que la première qualité de l’homme qui se consacre à la vérité scientifique est l’héroïsme.

Cette qualité que le philosophe américain demande au professeur, il peut, d’un droit égal, même supérieur, la demander à l’élève, car celui-ci nous permet de plus vastes espoirs, c’est à lui qu’appartient l’avenir. Plusieurs d’entre nous ont déjà presque parachevé leur vie ; les jeunes qui viennent à nous l’ont à peine commencée, et nous devons les aider à vivre noblement. Ah ! ceux-là surtout doivent être des héros, et nous qui avons une part de responsabilité dans leur existence, nous ne saurions leur proposer un idéal trop grandiose, leur demander de réalisations trop hautes.

Même en ce qui concerne uniquement les études, le but que doit atteindre l’élève est d’une singulière âpreté et, s’il veut bien faire, l’accomplissement lui coûtera de très grands efforts en courage et en persévérance, C’est qu’à l’entrée même des cours, il lui faudra choisir entre deux manières de concevoir la vie de discipline intellectuelle.

Des milliers de jeunes gens, il le sait, cherchent à simplifier leur travail en apprenant par cœur les formules de leurs manuels, en mâchant et en remâchant des phrases expectorées avant eux par des professeurs célèbres, en se casant dans le cerveau de sèches définitions, sans couleur et sans vie, comme celles d’un dictionnaire. Mais ce n’est pas là ce que nous attendons d’un étudiant digne de ce beau nom. Au contraire, nous le mettons vivement en garde contre tous les formulaires et les guides-ânes qui dégoûtent des livres et plus encore de la nature ; nous lui disons de se défier des programmes qui limitent l’intelligence, des questionnaires qui l’ankylosent, des abrégés qui l’appauvrissent, et nous lui conseillons d’étudier à même, avec tout l’enthousiasme de la découverte. Sans doute, puisque les règlements universitaires le veulent ainsi, et que, dans les familles mêmes, peu de parents ont le courage ou même la possibilité matérielle de préférer pour leurs enfants l’étude purement désintéressée de la science à celle qui se gradue par des examens et des diplômes, sans doute la plupart des jeunes gens inscrits à nos cours auront devant eux la perspective de formules à apprendre et de questions officielles à subir ; mais ces épreuves, que l’on considère souvent comme l’événement capital des études, sera pour eux, si vraiment ils sont des hommes, une préoccupation très secondaire. Leur grand souci sera non de paraître savoir, mais de savoir.

Ils commenceront donc, en toute naïveté d’esprit, par l’étude joyeuse et libre de la science pour elle-même, sans aucun recours à ces aide-mémoire dont on prétend les favoriser. La nature, tel sera leur grand champ d’observation aussi souvent qu’il leur sera possible de la contempler ; c’est elle qu’ils doivent interroger, scruter directement, sans chercher à la voir, plus ou moins faussée, à travers les descriptions des livres ou les peintures des artistes. Ils étudieront aussi la nature plus restreinte, mais plus intense, que présentent les êtres vivants, l’homme surtout, avec les mille alternatives de la santé et de la maladie. En dehors de tous les bouquins que le temps vieillit, ne sont ce pas là les livres par excellence, les livres toujours vivants où, pour le lecteur attentif, de nouvelles pages, de plus en plus belles, s’ajoutent incessamment aux précédentes ? Ce n’est pas tout, le lecteur se transforme en auteur. Grâce au pouvoir de magie que lui donne l’expérience, il peut susciter des changements à son gré dans la nature ambiante, évoquer des phénomènes, renouveler la vie profonde des choses par les opérations du laboratoire, devenir créateur, pour ainsi dire, se transfigurer en un Prométhée porteur de feu. Et quelle parole imprimée, bien apprise par cœur, pourra jamais remplacer pour lui ces actes vraiment divins ? Et pourtant il peut avoir plus encore si l’amitié d’autres compagnons de labeur double ses forces. Les entretiens sérieux avec les camarades d’étude, chercheurs de vérité comme lui, élèveront et affirmeront son esprit, l’assoupliront à tous les exercices de la pensée, lui donneront la hardiesse et la sagacité, enrichiront à l’infini le livre de son cerveau et lui apprendront à le manier avec une parfaite aisance.

Sans doute, parmi les jeunes gens qui se préparent aux fortes études, il en est de très exceptionnels qui ont une puissance d’absorption et de digestion intellectuelle suffisante pour utiliser tout mode d’instruction, même celui des manuels, de la manière la plus heureuse en apparence : ils font profit de tout, même des formulaires les plus insipides, comme ces mangeurs de belle santé pour lesquels, suivant un proverbe énergique, " tout ce qui entre fait ventre ". Mais si dispos qu’ils soient pour toutes les formules d’instruction, ils ont à se défier surtout de leur trop grande facilité c est un danger capital de comprendre trop vite, sans peine, sans efforts ni long travail d’assimilation. On rejette négligemment l’os qu’un autre eût sucé jusqu’à la moelle ; on se laisse aller à l’indifférence, presque au mépris pour les choses les plus belles. On se blase honteusement à propos de la science, qui devrait susciter tant de respect, évoquer tant de joie profonde ; enfin on se borne à répéter ce que d’autres ont dit, au lieu d’apporter dans son langage l’accent personnel, la fière originalité.

C’est donc de haut, de très haut que l’étudiant vraiment amoureux du savoir doit préluder à ces formalités de fin d’année, à ces banals examens de sortie, qui lui donneront une estampille officielle, symbole de paresse et d’arrêt définitif de l’étude par les lâches, alors que pour les vaillants elle n’implique pas même un temps de repos dans le continuel labeur. Sans doute, il faut des examens dans le haut sens du mot, et l’enseignement des philosophes grecs, tel que nous le rapportent les Dialogues de Platon, ne consistait en réalité qu’en une conversation permanente de l’étudiant avec sa propre pensée, en un examen continu de l’élève par soi-même, sans l’évocation d’un Socrate ou d’un autre penseur. Alors qu’il s’agissait avant tout de " se connaître soi-même ", cet examen incessant était nécessaire à l’homme qui étudie ; combien plus maintenant devient-il indispensable, puisqu’il s’agit de " connaître la nature -, dont chaque individu n’est qu’une simple cellule. Ainsi, le jeune homme qui vit son enseignement doit s’interroger et se répondre sans cesse, en toute probité et sévérité : comparées à cet examen personnel, les formalités usuelles de fin d’année sont peu de chose : il les subira d’une conscience tranquille et n’éprouvera point de gêne à formuler d’une voix haute ce que son intelligence a depuis longtemps compris. Il lui suffira de, donner mentalement aux questions presque toujours incohérentes de l’examen l’unité qui leur fait défaut.

La dignité de l’étude est à ce prix. A vous de choisir, puisque vous avez la conscience de votre responsabilité ; à vous de décider comment vous utiliserez l’enseignement de vos professeurs et amis, soit pour entasser dans votre mémoire des mots que vous oublierez au plus tôt, soit pour embrasser en vous ce monde de la connaissance qui s’agrandit sans cesse et dont chaque fait nouveau éveille un enthousiasme toujours renaissant. Si l’héroïsme d’un travail, à la fois ascétique et joyeux, vous assure cette noble conquête de la science, ne serez-vous pas amplement dédommagés de toutes les petites misères que la vie apporte avec elle ? Mais si vous n’avez eu d’autre mérite, au jour final, que de fournir réponse à question, comme un écho plus ou moins fidèle, si vous n’avez pas eu la pleine indépendance de votre esprit original et personnel, on se demandera si vous êtes vraiment digne de la science que vous prétendiez aimer et l’on vous accusera peut-être d’une ambition mesquine, celle des avantages matériels assurés par l’examen. On pourrait alors, comme on le fait en Russie, vous qualifier, avec une nuance de mépris, par le terme de " carriériste " et vous traiter d’apprentis industriels se remémorant des formules lucratives pour en fabriquer de l’or. Triste et honteuse " pierre philosophale ".

Celui qui a franchement mordu au fruit de l’arbre de la science sait que désormais, pendant toute sa vie, cette nourriture lui sera indispensable : apprendre fera partie de son existence même. Il importe donc que son travail se poursuive avec méthode, d’une manière harmonique et pondérée, en sorte qu’il ne devienne pas le prisonnier- de ses propres études, mais qu’il en reste le maître. Ainsi qu’il vient de vous l’être dit, l’étudiant doit s’occuper avant-tout des études vers lesquelles l’entraîne son génie particulier et creuser très profondément la science spéciale qu’il se sent la vocation de professer. A très juste titre on vous a prémuni contre un danger, celui de vous répandre en trop de recherches à la fois, au risque de n’être plus que des amateurs, de n’avoir plus qu’une vue superficielle des choses ; mais il importe aussi de vous prémunir contre le danger opposé, celui d’une spécialisation à outrance, danger d’autant plus redoutable que certains se laissent aller facilement à le considérer comme un but à atteindre.

Il fut un temps, tous s’en souviennent, où l’on voyait dans l’extrême division du travail comme l’une des réalisations les plus désirables de toute grande industrie manufacturière ; les économistes prônaient cet usage avec un enthousiasme presque religieux et s’exaltaient à décrire la fabrication d’une épingle, obtenu par le travail d’une centaine d’ouvriers ayant chacun pendant des journées, des mois, des années - pendant la vie entière - à faire toujours le même mouvement, à donner le même coup de ciseau, de râpe ou de brunissoir. Cette spécialisation absolue des fonctions dans l’organisme industriel a cessé de paraître si parfaitement admirable, et d’aucuns se demandent s’il est bien conforme au respect dû à l’homme de changer un être humain en un simple outil condamné pendant toute son existence à ne pas faire qu’un seul mouvement mécanique, déformant le corps, asservissant, anéantissant l’esprit.

De même on peut douter que la recommandation habituelle, instamment répétée aux jeunes savants, d’avoir à se maintenir étroitement dans leur spécialité - dans leur Fach ou " tiroir " comme disent les Allemands - soit vraiment favorable au développement intellectuel de l’individu et au progrès de la science dans son ensemble. Le chimiste qui est simplement chimiste et qui se lie strictement à une question particulière dans le domaine infini du savoir, en acquiert-il une connaissance plus intime et plus approfondie que le camarade devenu en même temps biologiste et physicien et capable d’étudier les faits, infiniment complexes, à la multiple lueur de plusieurs sciences ? Dans toute recherche on se trouve en présence de questions qui soulèvent comme par ricochet une succession indéfinie de problèmes dans tout le savoir humain.

Je ne veux en citer qu’un exemple pris dans le recoin le plus étroit de ma spécialité géographique, jalousement surveillée par tant de savants rébarbatifs. Une de leurs recommandations les plus urgentes pour l’étude des cartes est de dresser les enfants à la mensuration de leur chambre d’école avec ses bancs, ses tables, ses pauvres murs blancs ou décorés sans goût. Voilà le microcosme qu’il s’agit d’abord de connaître à fond, de mesurer dans tous les sens, de cartographier, de placer dans l’espace relativement aux rues et aux maisons des alentours. Mais un obstacle se présente aussitôt. Pour orienter ces tables, ces bancs, ces murs, ne faut-il pas déjà sortir de la chambre afin de tracer des lignes indéfinies vers les points cardinaux, c’est-à-dire par delà la terre, la lune et le soleil, les étoiles et les voies lactées, jusque dans le monde sans bornes de l’éther inconnu ? Pour ses débuts dans la science l’élève doit s’enfermer dans un trou, et voici que l’univers s’ouvre autour de lui dans son immensité.

Et pour toutes les sciences il serait facile de faire des observations analogues, car on ne saurait s’imaginer un seul fait qui ne se trouve au point de croisement de toutes les séries de phénomènes que l’on étudie dans la nature ; pour l’expliquer en son entier il faudrait tout savoir. Aussi l’étudiant voit-il s’allongé devant lui la perspective d’un champ d’étude illimité. Une bonne méthode exige que dans cet infini tâche de connaître à fond, avec une précision, une netteté parfaite, chaque point qui se rapporte à la spécialité dont il sera dans le monde l’interprète écouté avec déférence, mais que dans les autres sciences, il ait - des clartés de tout, comme la femme de Molière, qu’il n’ignore aucun des grands ordres de faits, aucune des idées générales, qu’il embrasse dans son esprit tout le savoir possible, afin d’apprécier tous les progrès qui s’accompliront dans le monde de la pensée et se sente vivre par toutes les follicules de son cerveau.

Outre le danger d’une spécialisation trop étroite, dans un cercle dépourvu d’horizon, il existe une autre spécialisation qui serait plus dangereuse encore si l’on pouvait en admettre la sincérité parfaite et si elle ne consistait pour une part de vanité, pour l’autre en hypocrisie. Même dans certains ouvrages de haut savoir, où l’on ne s’attendrait, pas à trouver de pareilles pauvretés, il est question de " science allemande " ou de " science française ", de " science italienne ", ou de quelque autre science dite " nationale " , comme si la notion même de la connaissance libre n’excluait pas toutes les survivances de frontières et d’inimitiés nationales. Il n’y a ni Alpes, ni Pyrénées, ni Balkans, ni Vistule, ni Rhin pour transformer la vérité d’en deçà en erreur d’au-delà. C’est en parfaite communion fraternelle que les savants séparés par montagnes, fleuves ou mer ont à juger de la valeur d’une hypothèse ou d’une théorie ; la nationalité d’un inventeur n’ajoute rien à la valeur de sa découverte et ne lui retranche rien. Et d’ailleurs, comment donner une estampille nationale à ce qui par essence même est d’origine infiniment multiple, au produit d’une collaboration universelle de toutes les nations et de tous les temps ? Que deviendrait le plus audacieux des savants si tout à coup les théorèmes d’Euclide, la " table " dite de Pythagore et les lois d’Archimède venaient à lui manquer, si l’alphabet des Phéniciens et les chiffres arabes disparaissaient de sa mémoire ? Chaque homme de science n’est qu’un représentant de l’immense humanité pensante, et s’il lui arrive de l’oublier, il diminue d’autant la grandeur de son oeuvre. Quel étonnement accueillerait l’homme d’étude clamant la gloire de la science gasconne, burgonde, normande ou campinoise, et le ridicule est-il moindre pour celui qui se vante d’être un astre dans la pléiade française ou dans la constellation germanique ?

Et pourtant on ose même émettre la prétention bizarre de rétrécir la science aux intérêts d’un parti, d’une classe, d’un souverain. Certes, tel fameux chimiste prêta largement au rire lorsqu’il présenta au roi Louis-Philippe " deux gaz qui allaient avoir l’honneur de se combiner devant lui " ; mais faui-.il rire ou pleurer quand on entend un professeur éminent et de très haut savoir, mais ayant peut-être à se faire pardonner son nom français, revendiquer un privilège pour les savants allemands, celui d’être les gardes intellectuels de l’impériale maison des Hohenzollern ?

En admettant que l’étudiant idéal, tel que nous le rêvons en vous, sache parfaitement diriger son travail et donner à sa science toute la hauteur et l’ampleur nécessaires, il lui restera toujours à résoudre la grande question posée devant les hommes depuis la légende relative à l’arbre de la connaissance et au fruit défendu. Il lui faudra prouver par son exemple qu’on devient réellement heureux par l’accroissement du savoir. Sinon, des âmes timorées se complairont toujours à penser qu’il eût mieux valu croupir dans l’ignorance primitive, et même parmi ceux qui étudièrent il s’en trouvera certainement qui, fatigués du long effort, se laisseront décourager, cesseront de se confier à leur raison. Ils consentiront à ce qu’on leur bande les yeux, ou du moins, qu’on les garnisse d’écrans, d’œillères et de visières, et désormais aveugles ou à demi, ils s’en remettront à la conduite des hommes qui se disent éclairés par la lumière céleste de la foi, catholique dans l’Europe occidentale, orthodoxe en Russie, brahmaniste en Inde, bouddhiste dans l’Extrême-Orient, ou partout vaguement mystique, abandonnée aux forces inconnues de l’au-delà.

Nous pouvons comprendre, en effet, deux sortes de bonheur, données toutes les deux par la paix de la conscience. La première, que glorifie Tolstoï, est celle de l’humble esprit, du primitif qui ne demande rien et se laisse vivre, reconnaissant de tout ce que le destin lui apporte, fortune ou infortune ; la seconde est le bonheur de l’homme fort qui cherche toujours à connaître sa voie, et qui, même dans l’incertitude de l’esprit, garde une parfaite égalité d’âme, parce qu’il sait diriger ses études et ses actes pour arriver au calme suprême conquis par la bonté et le vouloir incessant. Entre ces deux genres de bonheur en existe-t-il un troisième, celui que cherchait Pascal, par l’ " abêtissement de la pensée " ? Il est permis d’en douter, car Pascal et tous ceux qui goûtèrent déjà au fruit de la science ne réussissent point à oublier complètement ce qu’ils avaient appris. Il est trop tard pour qu’ils retrouvent le bonheur dans la simplicité de l’ignorance ; la lutte des deux principes qui les tenaillent ne peut que les entraîner à la souffrance ou même au désespoir. Pour eux il n’y aurait qu’un salut, ne pas regarder en arrière, pousser résolument en avant sur le chemin du savoir.

On se rappelle que, lors des grands événements de la Révolution du dernier siècle, alors que tant d’hommes intelligents étaient menacés par le couteau de la guillotine, le langage des vaillants n’en devenait que plus fier à mesure que croissait le danger ; ceux qui voulaient rester libres quand même avaient fait un " pacte avec la mort -. A leur exemple, chacun de nous doit avoir si haute idée de son labeur que pour l’accomplir il fasse un pacte avec tous les désastres possibles et impossibles : c’est ainsi qu’il restera sûr d’un bonheur qui ne trompe jamais, planant au-dessus de toutes les misères de la vie. Et surtout que pour ses études il ne compte sur aucune récompense, sur aucune dette que la société aurait contractée envers lui ; celle-ci ne lui doit rien et lui donne suffisamment en lui assurant la joie d’apprendre et d’utiliser son savoir pour le service d’autrui. Mais s’il attend que la science le rémunère comme un rentier de l’Etat, qu’il ne s’en prenne qu’à lui-même si elle vient à le tromper, si elle n’élève pas son esprit, n’anoblit pas son cœur et ne lui donne pas la sérénité d’une existence heureuse. Plus il sait, c’est-à-dire plus il a reçu, et plus il doit donner en échanger, plus son oeuvre doit prendre un caractère de dévouement et même de sacrifice ; il ne peut s’acquitter envers ses frères qu’en devenant apôtre.

Vivifier la science par la bonté, l’animer d’un amour constant pour le bien public, tel est le seul moyen de la rendre productrice du bonheur, non seulement par les découvertes qui accroissent les richesses de toute nature et par celles qui pourraient alléger le travail de l’homme, mais surtout par les sentiments de solidarité qu’elle évoque entre ceux qui étudient et par les joies que suscite tout progrès dans la compréhension des choses. Ce bonheur est un bonheur actif : ce n’est pas l’égoïste satisfaction de garder l’esprit en repos, sans troubles ni rancœurs ; au contraire il consiste dans l’exercice ardu et continuel de la pensée, dans la jouissance de la lutte que l’aide mutuelle rend triomphante, dans la conscience d’une force constamment employée. Le bonheur auquel la science nous convie est donc un bonheur qu’il nous faut travailler à conquérir tous les jours. Il n’est pour nous de repos que dans la mort.

" Mais, nous dira-t-on, l’œuvre que vous offrez en idéal au jeune homme n’est-elle pas difficile, presque impossible ?
Certes, nous lui demandons d’accomplir une oeuvre très haute. N’avons-nous pas fait nôtre la parole d’Emerson : " Le savant doit être un héros ?"


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