RECLUS Élisée, Lettres à Clarisse, Paris, Classiques Garnier, 2018 [correspondance éditée par Ronald Creagh et Christophe Deschler]
Article mis en ligne le 22 juillet 2018

par F.F.
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Élisée Reclus ne commença vraiment à gagner sa vie comme géographe que lorsqu’il fut embauché par la Maison Hachette pour réunir l’information nécessaire à des guides touristiques. Il entreprit alors une série impressionnante de randonnées : cet homme a toujours vécu dans le mouvement perpétuel.

Aussi, pour le rejoindre, il vous faudra prendre l’ascenseur à remonter le temps : en cas d’accident, nous déclinons toute responsabilité. Ce moyen de transport n’est pas encore fiable et vous pourriez atterrir en quelque autre lieu, à une autre période, par exemple à l’époque de l’homo erectus.

Et si vous arrivez à la bonne place et partez en compagnie d’Élisée, vous devrez durant la première année vous déplacer chaque jour, pendant l’équivalent de deux mois. Vous serez transporté/e dans des régions germaniques et helvétiques, vous vous embarquerez vers des îles étonnantes, vous reviendrez en escaladant des montagnes et même des glaciers et vous verrez aussi des gouffres. Comme si cela ne suffisait pas, après les Alpes vous irez dans les Pyrénées en passant par la Sicile.

Si vous avez oublié vos leçons d’histoire, vous devrez savoir qu’en 1859 les Niçois sont savoyards-piémontais, mais qu’aujourd’hui les 12habitants de Stettin sont polonais et ceux de Koenigsberg sont russes, et leur ville s’appelle maintenant Kaliningrad.

Ce vaste pays qu’est l’Allemagne n’existe pas encore : le Congrès de Vienne de 1815 a créé une Confédération germanique. Il vous faudra un passeport en règle pour circuler dans les royaumes de Prusse, de Saxe et de Bavière. Vos papiers seront peut-être contrôlés également aux frontières du Gouvernorat de Potsdam, du Grand duché de Bade ou, dès les premiers jours du voyage, dans la Principauté de Birkenfeld.

En cachette, vous rougirez de honte parce que vous vous apercevrez que des petites villes dont vous avez ignoré l’existence font aussi partie de la grande histoire : Bad Kreuznach par exemple, aujourd’hui dans le land de Rhénanie-Palatinat, a été le lieu d’un mariage original. En effet, seize ans avant la visite d’Élisée, la belle aristocrate Jenny von Westphalen y épousa son ami d’enfance et d’adolescence, un certain Karl Marx.

Si l’Allemagne de ce voyage est différente de celle que nous connaissons aujourd’hui, la France de 1859 l’est aussi. La Savoie, la Haute-Savoie et les Alpes maritimes ne seront cédés à Napoléon III que le 22 avril 1860.

Êtes-vous prêts à suivre Élisée ? Attention, l’avion n’a pas encore été inventé et les montgolfières sont peu utilisées. Beaucoup de lieux ne sont pas reliés par le train. Vous devrez adopter la voie fluviale, et vous naviguerez vers les îles en bateau à vapeur (attention au mal de mer !) Sur la terre ferme, vous prendrez le chemin de fer, – quand il y en a, – et vous grimperez dans des trains aux horaires incertains. Vous voyagerez aussi dans des pataches, sortes de diligences tirées par les chevaux et remarquablement inconfortables. En montagne, il vous arrivera de faire des dizaines de kilomètres à dos de mulet.

Et la randonnée ne s’improvise pas. Vous n’avez pas de Guide bleu, mais le Guide Joanne, de chez Hachette justement. Il vous conseillera : ne mettez pas d’imperméable ! Ce vêtement mouille « les vêtements de dessous par la transpiration insensible » dont il empêche l’évaporation. Couvrez-vous plutôt d’une laine épaisse qui résistera à un petit crachin. Vous l’utiliserez aussi pour vos chaussettes, afin d’éviter les ampoules. Si celles-ci se forment, frottez-vous la plante des pieds avec du suif et de l’eau de vie. « Enfin, un voile vert et des lunettes à verres de couleur seront nécessaires aux personnes qui se proposent d’entreprendre de longues courses sur les glaciers ou sur les neiges, car la réverbération 13du soleil est parfois si éclatante et si forte, qu’elle fatigue les yeux et brûle la peau du visage. » N’oubliez surtout pas de prendre « un grand bâton d’environ 2 mètres, fabriqué avec une tige de noisetier, garni à son extrêmité inférieure d’une pointe en fer2. »

Vous voilà prêt ? Pas encore ! Vous allez découvrir qu’Élisée, qui grimpe aux arbres comme un singe (c’est lui qui le dit), va aussi parfois se trouver sans guide, se perdre dans des forêts et des montagnes. Il devra traverser tout nu des rivières à la nage, avec ses vêtements dans son sac à dos, ou parfois même il nagera tout habillé. Heureusement pour vous, il réussira toujours à retrouver une route, même quand il n’a pas un sou.

Le jeune effronté a déjà beaucoup circulé pour son âge : en Europe centrale, en Irlande, aux États-Unis et même en Colombie, au temps où ce pays s’appelait « La Nouvelle-Grenade ». Il aurait voulu s’y s’établir pour réaliser son rêve, devenir paysan. Cette expérience fut complètement ratée et il dut emprunter de l’argent à sa famille pour payer son voyage de retour.

Il n’a pas perdu l’envie de voir du pays.

Mais il est temps de vous présenter ce couple.

LE RANDONNEUR AMOUREUX

Ce livre existe pour être offert en priorité aux amoureux, aux randonneurs et aux randonneurs amoureux. L’auteur de ces lettres, Élisée, 29 ans, est un éternel marcheur. C’est un jeune marié, follement amoureux de sa femme, Clarisse. Qui est-il vraiment ?

Originaire du Sud-Ouest de la France, Élisée Reclus est né à Sainte-Foy-la-Grande, une ville à dominante protestante, au bord de la Dordogne, à mi-chemin entre Bordeaux et Périgueux.

Son père, Jacques Reclus, est un pasteur très respecté et rigoriste de l’église consistoriale réformée de Montcaret (Dordogne), près de Sainte-Foy-la-Grande. Peu après la naissance d’Élisée, il a démissionné de sa fonction à la suite d’un conflit religieux, et il a participé à la création d’une « Église de Dieu » à Fleix en Dordogne.

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Malgré son extrême pauvreté, il a réussi à envoyer Élisée en Allemagne pour faire des études. Celui-ci paraît désireux de suivre la même voie que son père. En réalité, il est profondément attaché à son grand frère Élie, qui se prépare à être pasteur, et il veut l’imiter. Les deux jeunes gens terminent ensuite leurs études en s’inscrivant à la faculté de théologie protestante de Montauban. Ils en seront renvoyés pour indiscipline, et à cause de leurs idées politiques : ils sont devenus républicains dans une France gouvernée par l’empereur Napoléon III.

Élisée est d’ailleurs surtout passionné de géographie : lorsqu’il était en Allemagne, il s’était inscrit pour un semestre à Berlin pour suivre les cours du grand géographe Carl Ritter3.

Les deux frères font sans doute figure de têtes brûlées. Peu de temps après avoir été renvoyés de la faculté de théologie, ils ont entrepris de marcher vers la mairie d’Orthez pour protester contre le coup d’État de Bonaparte. Ils ont dû s’exiler en Angleterre, puis Élisée est parti aux États-Unis.

Nous voici maintenant en 1857, au moment de son retour d’Amérique. Ce fils de pasteur est à présent un athée convaincu. Il tente d’apprivoiser son père mais l’accueil est glacial. Le maître de maison s’efforce d’empêcher tout contact de ce mauvais exemple avec ses petites sœurs. Les rapports entre les deux hommes sont dramatiques.

La mère, Zéline Trigant Reclus, est une femme cultivée et remarquable. Elle est issue d’une famille calviniste de la petite noblesse de robe : un des témoins de son mariage, qui sera aussi le parrain de l’aîné de ses enfants, Élie, n’est autre que le duc Élie Decazes, pair de France, conseiller de rois, ambassadeur et fondateur de l’usine qui a donné son nom à Decazeville, dans l’Aveyron.

Le second fils de Zéline, Élisée, est né quand elle avait 25 ans : c’est son quatrième accouchement, car avant lui il y a eu deux bébés mort-nés. Elle a toujours été trop occupée pour envelopper son garçon de cette tendresse dont il est si avide. Pour elle, les grossesses se succèderont : dix-sept entre ses 19 et ses 42 ans. Quatorze de ses enfants resteront en vie ; et elle a officiellement ouvert une école en 1841 pour l’éducation des filles calvinistes de la région, pour nourrir toute la famille, car Jacques, le mari, passe ses journées enfermé dans sa chambre, en méditation.

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Depuis son retour en France, Élisée est presque sans le sou. Il va rejoindre Élie à Paris pour loger avec lui et sa belle-sœur Noémi4. Il trouve une petite occupation dans une pension-école familiale pour garçons et filles anglais et américains tenue par un ancien camarade, Eugène Fezandié. Il donne des leçons de français de septembre à décembre. Parmi ses élèves de cette année se trouve le petit Henry James, 14 ans, futur grand écrivain. Mais Élisée n’accepte pas un emploi permanent. Il a la tête ailleurs.

Depuis déjà quelque temps, il se cherche une compagne pour fonder une famille. L’histoire familiale n’a retenu qu’un épisode du passé, et la plupart de ses biographes se sont leurrés dans les détails. Quand il était en Louisiane, employé comme tuteur dans une riche plantation, la fille aînée était tombée amoureuse de lui. Mais il ne s’en était pas rendu compte : « Je n’avais compris l’amour de la jeune fille qu’après l’adieu et je n’éprouvais que cette affection fraternelle qui n’est point l’amour5. » Il faut dire que l’élève ne devait sans doute pas avoir 15 ans…

En automne 1857, il part à Sainte-Foy avec Noémi. Alors que ses frères et sœurs se marieront généralement avec des cousins éloignés, notre jeune aventureux s’intéresse à une métisse qu’il a peut-être entrevue dans sa jeunesse, Clarisse Brian. Elle vit avec sa sœur chez sa grand-mère paternelle.

Le père de Clarisse, Jean-Jacques Charles Brian, était capitaine au long cours. Il reconnut sa fille en 1840, quand elle avait huit ans. Il la ramena ensuite en France, peut-être avec son jeune frère, Victor, et une petite sœur, Julie, alors que leur maman, Marie John était toujours en vie et n’allait mourir que vers 18496.

Il était français, calviniste, et il confia les enfants à sa mère, Marie Shock. Celle-ci, née aux États-Unis, était veuve et vivait à Sainte-Foy-la-Grande, ville où lui-même avait vu le jour. Il mourut prématurément 16en 1852, à 46 ans7. Les deux filles vivaient donc chez leur grand-mère. Quant à leur frère, Victor, il résidait à Londres vers 1868 mais partit ensuite sans laisser de trace.

C’est dans ce milieu, bien différent du sien, qu’Élisée vient choisir une compagne. Or il n’a qu’une situation précaire. Le journal L’Union, de Louisiane, dont il espérait devenir le correspondant, a cessé de paraître. Sa mère lui a proposé de devenir exploitant forestier ; il y a eu aussi l’idée d’aller en Algérie, mais rien ne s’est fait.

C’est la belle-sœur d’Élisée, Noémi, qui s’entremet pour négocier cette union avec Clarisse. Ce ne sera pas facile. Il y a un gros obstacle.

Le prétendant pose des conditions : pas de mariage religieux ni, plus tard, de baptême pour les enfants. Et il retourne à Paris.

Les biographes ont beaucoup souligné le fait que le jeune homme, résolument hostile à tout racisme et grand défenseur des Noirs, ait porté son choix sur une métisse. Il est clair que, pour l’époque, le geste d’Élisée a un caractère politique. Mais on le lira dans ces lettres, son amour pour Clarisse va bien au-delà de ce qu’elle était de sang-mêlé : il l’a aimée pour elle-même.

De retour à Paris, l’année 1858 se passe donc encore sans grand changement professionnel. Élisée réussit à faire publier plusieurs de ses articles, mais cela n’améliore guère les finances. Cependant sa réputation s’accroît. Ses premiers textes ont impressionné par leur qualité, la Société de Géographie lui fait de discrètes avances et M. Louis Hachette lui dit qu’il publiera le récit de ses voyages… dans huit ou dix mois.

Pourtant, en décembre, à quarante-cinq minutes à pied au sud de Sainte-Foy, le bois d’Andredard est le témoin des tendres ébats de Clarisse avec Élisée.

Un grand merci à Mmes Geneviève Dezès, Secrétaire générale de l’Institut Français d’Histoire Sociale et Magali Lacousse, Conservateur en chef du patrimoine aux Archives nationales, à Mmes Nathalie Bremand, Marielle Giraud, Danièle Haas, Muriel Despaux, Isabelle Felici, Catherine Nogaret et MM. Christophe Brun, Alex Galizzi, Federico Ferretti, Didier Giraud et Pierre Sommermeyer.

1 Élisée Reclus, Lettre à Nadar, 19 déc. 1882, dans Correspondance, t. 2, p. 264.

2 Joanne, Paul, Les Pyrénées, Paris, Hachette, 1888, p. xxiv.

3 Il traduira d’ailleurs en 1859 un article de Ritter : « De la configuration des continents sur la surface du globe », La Revue germanique, novembre 1859, p. 241-267.

4 Noémi Reclus (1828-1905) cousine germaine d’Élisée ; elle épousera le frère de celui-ci, Élie.

5 Texte inédit d’une lettre d’Élisée Reclus à Clara Mesnil, 25 octobre 1904, Fonds Élisée Reclus (14 AS 232), Institut Français d’Histoire Sociale (désormais IFHS). La lettre se trouve bien dans la Correspondance d’Élisée Reclus, t. 3, p. 291-293, mais ce passage n’avait pas été reproduit. Je remercie Madame Marie-Geneviève Devès de l’Institut Français d’Histoire Sociale pour son inlassable collaboration et pour l’autorisation de reproduire ce passage, ainsi que les diverses lettres de Reclus présentées ici et Madame Magali Lacosse qui m’a facilité tous les accès à ces archives.

6 Bibliothèque nationale de France, Site Richelieu, département des manuscrits (désormais BNF Richelieu ms., cote : NAF 22009, f. 15046).

7 Cf. C. Brun, Chronologie, « Élisée Reclus, une chronologie familiale (1796-2014). Sa vie, ses voyages, ses écrits, ses ascendants, ses collatéraux, les descendants, leurs écrits sa postérité, » p. 35, téléchargeable en pdf. <http://http://raforum.site/reclus/s...>

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