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Charles Perron, Elisée Reclus, Paul Reclus, Franz Schrader, Écrits cartographiques, Genève, Éditions Héros-limite, 2016, ISBN : 978-2-940517-50-3, texte établi et préfacé par A. Chollier et F. Ferretti

lundi 10 octobre 2016, par F.F.

Cette anthologie présente des textes choisis d’Élisée Reclus (1830-1905) et du circuit des géographes anarchistes abordant l’un des problèmes les plus sensibles de la pensée géographique et de ses relations avec la sphère politique, notamment la cartographie, rien de moins que la représentation du monde.

Reclus avait été l’élève du géographe prussien Carl Ritter (1779-1859), l’un des plus grands critiques de la carte bidimensionnelle. L’auteur de l’Erdkunde affirmait que « les cartes, même les meilleures, sont à l’étude de la géographie générale comparée, ce que les préparations anatomiques sont à la physiologie (…). Si le géographe voulait se servir de son amas de cartes comme des sources premières pour démontrer sa science, et c’est ce qu’on a déjà fait dans tant des systèmes géographiques, il tomberait dans une aberration aussi grande que le physiologiste qui chercherait l’état vivant du cœur, l’essence et la cause de la vie, dans l’anatomie d’un cadavre, lorsqu’il n’a en son pouvoir que l’image rapetissée et défigurée d’un corps privé de vie ». Il s’agissait alors, d’après les géographes contemporains, d’une stratégie politique implicite visant à questionner le monopole de l’État dans la représentation du monde pour revendiquer à la géographie critique le droit de représenter le monde lui-même avec ses propres instruments, afin de pouvoir ensuite le modifier. La métaphore de la carte en tant qu’objet « mort » contrastant avec une nature vivante recourt souvent chez les géographes du 19e siècle, influencés par l’approche de la nature de Ritter et d’Alexander von Humboldt (1769-1859).

Rien d’étonnant que cette perspective stratégique soit embrassée par Reclus, qui aborde ces problèmes dès les débuts de sa carrière, à la fois comme traducteur de Ritter et dans des écrits de jeunesse comme le commentaire sur l’Atlas sphéroïdal de Garnier qui ouvre ce recueil. La supériorité des représentations tridimensionnelles du monde, tels que globes, reliefs et plaques globulaires sur les cartes, ainsi que la critique des projections et des échelles de la cartographie dite « traditionnelle », sont des thèmes centraux de son œuvre. Cependant, il faut faire attention à ne pas confondre cette position avec une version naïve du positivisme cartographique visant à une majeure « exactitude », « précision » ou « vérité ». Des documents comme la lettre de Charles Perron (1837-1909) à Daniel Baud-Bovy (1870-1858) reproduite ensuite, où le cartographe anarchiste prie l’ami de ne pas dire qu’il y avait des « erreurs » dans son Relief de la Suisse, dont d’ailleurs il ne s’inquiétait pas trop, démontrent que la construction de globes et reliefs devait servir les enjeux de la communication publique et de l’éducation populaire plutôt que des soucis abstraits d’exactitude. Comme le montre la collaboration entre Reclus et l’éducateur anarchiste espagnol Francisco Ferrer y Guardia (1859-1909), très preneur de globes et reliefs pour l’école libertaire qu’il dirigeait à Barcelone, le but de cette production cartographique de la part des géographes anarchistes est le même que toutes les branches de la science doivent viser d’après ces scientifiques, notamment la lutte contre les états et contre les religions. Questionner leurs idéologies à partir de la culture et de l’instruction était considéré alors comme le premier pas pour arriver à se débarrasser de ces institutions.

Donc les positions de Reclus et collègues pourrait être comparées, aujourd’hui, plutôt au déconstructionnisme et aux théories non représentationnelles qu’à une forme quelconque du positivisme, car la critique et le démontage des représentations existantes sont au centre des arguments qu’ils développent pour justifier la construction de nouveaux objets cartographiques. C’est le cas, parmi d’autres, du texte de Paul Reclus (1858-1941) (le neveu d’Élisée et fils d’Elie Reclus) sur le « globe creux » : regarder le monde comme s’il était transparent et à partir d’un point donné signifié d’abord se situer. Donc, la cartographie tridimensionnelle des géographes anarchistes se présente ici comme une anticipation des théories contemporaines sur le « sujet situé » et sur la nécessité de questionner le point de vue de l’observateur. Les actuelles géographies postmodernes, postcoloniales et féministes sont unanimes dans leur critique du point de vue surplombant et objectivant qui a caractérisé la géographie du pouvoir et du colonialisme au service de la raison d’état et s’appuyant sur ce que Gunnar Olsson a appelé la « raison cartographique ». Cette dernière implique de prendre la carte géographique pour vérité au lieu d’interroger la construction de cet objet et ses raisons idéologiques.

Le questionnement de la cartographie bidimensionnelle est aussi une mise en cause de la modernité prônant la séparation entre le sujet et l’objet, voir la domination du premier sur le second. En effet Reclus, plutôt que du kantisme, s’inspire de la Naturphilosophie de Lorenz Oken (1779-1851) et Friedrich Schelling (1775-1854) lesquels affirmaient, comme Élisée le répétera, que l’humanité « est la nature prenant conscience d’elle-même ». Déjà Baruch Spinoza (1632-1677), le philosophe de l’insubordination et de la désobéissance, s’était exprimé en de termes semblables et ce n’est pas par hasard que Reclus l’incluait également parmi ses lectures philosophiques.

L’écrit « Géographie générale », pour sa part, est indicatif d’une série de tendances et des circonstances très importants pour comprendre le parcours d’Élisée Reclus. Il fait partie d’une série d’articles publiés dans la République française, organe des républicains proches de Léon Gambetta, qui témoignent de la volonté de Reclus de garder des contacts avec certains de ces républicains, même après que la Commune de Paris de 1871 avait clarifié l’incompatibilité entre le républicanisme bourgeois et le communisme anarchiste de Reclus et de l’Internationale antiautoritaire. Reclus, cependant, continue à considérer la république comme une valeur dans son idée originelle et continuera à collaborer avec de républicains progressistes comme Ferdinand Buisson (1841-1932), à l’instar d’autres anarchistes comme son camarade James Guillaume (1844-1916). D’après l’historien Gaetano Manfredonia, plusieurs anarchistes de la génération de Reclus gardent un rapport ambivalent avec la République. Comme le géographe écrit en 1873 à son éditeur Pierre-Jules Hetzel, « je vous serre fortement la main et fais des vœux non pour la République, puisqu’elle n’existe pas, mais pour son nom, toujours cher à nos cœurs. Car un nom, c’est encore quelque chose. »

Mais pour l’instant, il s’agit pour Reclus de commenter sa visite à l’exposition universelle de Vienne de 1873, tout en regrettant que la communauté internationale des géographes n’ait pas saisi cette occasion pour se réunir après le Congrès d’Anvers de 1871, auquel Reclus ne put pas participer car la République le détenait dans les prisons françaises suite à sa participation à la Commune de Paris. Ironiquement, à Reclus sera interdite également la participation au congrès géographique international suivant, tenu à Paris en 1875, car il se trouve alors exilé en Suisse, d’où écrit au géographe anarchiste hongrois Attila de Gerando (1848-1898), compagnon de son voyage de 1873, de ne pas trop regretter d’être absent et de ne devoir pas se mêler aux délégations officielles. « Je n’ai pas le plaisir de voir cette fête. J’y ai perdu la vue de fort belles cartes, mais j’y gagne de ne pas voir les ventripotents et les chamarrés qui font mon dégoût. »

Franz Schrader (1844-1924), cousin des Reclus, est alors l’un des protagonistes de la rédaction des voix géographiques pour le Dictionnaire de Pédagogie et d’Instruction primaire dirigé par Buisson et Guillaume. Si d’on côté ses références à son illustre consanguin Élisée démontrent sa dette intellectuelle envers celui-ci, de l’autre côté ses écrits et ses travaux démontrent une maturité scientifique et une relative originalité. Cette dernière ne va toujours dans le sens progressiste car Schrader, politiquement plus modéré que ses cousins, écrit dans les rapports reproduits ci-dessous des phrases assez indulgentes envers le colonialisme et l’expansion européenne qui n’auraient été jamais souscrites par Élisée ou par son frère aîné Elie Reclus (1827-1904), critiques précoces et très radicaux de l’européocentrisme, de la conquête et des crimes coloniaux, toujours prêts à fustiger les bévues des militaires, missionnaires et explorateurs envoyés outre-mer en soi-disant « civilisateurs ».

Cependant, Schrader joue un rôle très important dans le débats qui portent à la conception du projet reclusien du Grand Globe pour l’Exposition universelle de 1900 : les remarques qu’il publie dans le Dictionnaire Buisson sur la nécessité d’utiliser des globes et des reliefs dans l’éducation primaire portent sur le principe d’échelle uniforme pour les trois dimensions, qui sera le même prôné par Reclus et Perron. D’après Schrader, les globes en relief seraient alors des « monstruosités » à proscrire dans l’enseignement, car en utilisant nécessairement une échelle plus grande pour la dimension verticale ils déformeraient sensiblement les formes terrestres. Nous pouvons penser que l’idée de Reclus de construire alors un globe à l’échelle du cent-millième qui permettrait de représenter la dimension verticale à la même échelle que celle horizontale (1 montagne de 1000 mètres = un centimètre de saillie) peut se considérer comme une réponse une peu pragmatique et une peu provocatrice à ce problème : si nous sommes d’accord qu’il faut surtout garder les proportions relatives, alors faisons-le !
Dans les textes de Schrader nous trouvons aussi un autre antécédent du projet de Grand Globe : le globe de 20 mètres de circonférence qu’il avait construit pour servir à l’ « agence géographique Hachette » dans la rédaction des revues et encyclopédies géographiques dont l’éditeur parisien était alors l’un des plus grands producteurs en Europe. Ce globe, « divisé en plusieurs centaines de feuilles portant une projection en blanc, reçut l’esquisse sommaire, ramenée à cette échelle de 1/ 2,000,000, de toute carte nouvelle dès son apparition. De la sorte, les contradictions, les impossibilités, le degré de probabilité ou d’improbabilité des divergences ne permettaient pas d’oublier et même, le plus souvent, rendaient aisées les analyses comparatives qui sans cela eussent présenté des complications inextricables (…). Ainsi, grâce à la patience inlassable des éditeurs et de leurs collaborateurs, se préparait le triage et le choix de l’énorme approvisionnement de faits, de noms et de chiffres nécessaires à une œuvre qui prétendait ne pas copier autrui, mais créer sa propre information. » Parmi ces derniers, Schrader cite « l’éminent et modeste doyen des Reclus, Élie, puis ce travail fut collationné sur des fiches dont le nombre annuel se comptait par plusieurs milliers. Le rapprochement, la critique et la comparaison de ces fiches et des autorités sur lesquelles on pouvait fonder leur degré de valeur relative, se manifestait chaque année (et par cela) le Service cartographique de la Librairie Hachette mettait le monde de la Géographie au courant du dépouillement ainsi effectué. »

La construction de globes apparaît donc comme une pratique collective stablement incorporée dans le « système Reclus », comme en témoignent enfin les textes et les correspondances des deux derniers auteurs de cette anthologie. Perron, cartographe genevois de la Nouvelle Géographie universelle, et Paul Reclus, furent les deux premiers collaborateurs du projet de Grand Globe et de la réalisation des premiers reliefs (Suisse, Ecosse et Belgique) qui en devaient être les morceaux d’attaque. Si on connaît bien le Relief de la Suisse par Perron, qui en a été finalement le seul fragment effectivement réalisé et reconnu digne d’une médaille d’or à l’Exposition universelle de 1900 à Paris, moins connus sont les travaux de P. Reclus en Ecosse, où il s’était réfugié dans les années 1890, chez Patrick Geddes, suite aux persécutions anti-anarchistes en France. Ses écrits publiés ici, s’encadrant tous dans sa collaboration avec Geddes, nous permettent d’en avoir une idée, mais ce sont surtout les archives de ces deux auteurs, déposées à la Librairie nationale d’Ecosse à Édimbourg, qui nous permettent d’affirmer que les travaux de P. Reclus furent fondamentaux pour la construction d’entreprises geddésiennes comme l’Outlook Tower, conçue comme un musée géographique visant à l’éducation populaire. Si le relief au cent-millième de l’Ecosse ne vit jamais le jour, un relief d’Édimbourg à l’échelle uniforme de 1/4 000 par Paul Reclus était exposé dans l’Outlook Tower, ainsi que le Globe Creux, l’Épiscope et plusieurs globes et cartes de fabrication reclusienne. Rien d’étonnant donc si, quelques décennies après, Paul Reclus essaye de répliquer dans le Périgord une idée, celle de l’Outlook Tower, dont il avait la copaternité avec Geddes et avec ses aînées Reclus. Geddes, mort à Montpellier en 1932, continuera jusqu’au dernier jour à collaborer avec le plus jeune des Reclus et à l’encourager dans son projet qui, d’après sa dernière lettre connue à Paul, écrite en 1931, doit s’encadrer dans le même projet d’éducation populaire et laïque inauguré au siècle précèdent par Guillaume, Buisson, les Reclus et beaucoup d’autres. « Tout comme un village médiéval construisait son église, ou comme un village moderne a son école [le musée géographique] est aujourd’hui indispensable à chaque village. Une véritable avancée de ses ressources en civilisation ! L’association avec des écoles étant toujours possible, il conviendrait aussi d’y intégrer un jardin pédagogique ».

Lorsque Reclus, en parlant en 1903 à la Royal Geographical Society de Londres, propose l’interdiction des cartes bidimensionnelles dans l’éducation primaire, il n’établit pas seulement un passage épistémologique fondamental pour toute future géographie et cartographie critique portant sur le questionnement des représentations : il indique aussi une tâche sur laquelle encore aujourd’hui il a beaucoup de travail à faire.