GUILLAUME James, PERRON Charles, RECLUS Elisée, Les Alpes, Genève, Éditions Héros-limite, 2015, Collection Feuilles d’Herbe, 256 p., ISBN 978-2-940358-99-1 texte établi et préfacé par A. Chollier et F. Ferretti
Article mis en ligne le 24 février 2015

par F.F.
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Les Alpes sont un objet d’étude complexe sur lequel les géographes, après ladite « découverte scientifique de la montagne » commencée au siècle des Lumières, n’ont jamais cessé de s’interroger. La géographie d’Élisée Reclus en est un des moments charnières. Sous son impulsion, la connaissance géographique du « cœur » de l’Europe progresse et touche un public toujours plus large. La qualité scientifique et littéraire de ses écrits l’explique en partie. Sa volonté, jamais reniée, de rendre accessible la connaissance au plus grand nombre, vient renforcer encore ce phénomène. Enfin il y a cette intuition première, à la base de la géographie reclusienne, celle du lien indéfectible entre l’homme et son milieu, qui lui permet de construire un discours capable de capter l’attention de ses contemporains et dont l’intérêt, notons-le, ne diminue point avec les années.
Élisée Reclus entretint tout au long de sa vie un rapport intime avec les grandes Alpes, que ce soit lors de ses nombreuses excursions, préalable indispensable pour l’écriture des guides Joanne auxquels il participa, ou lors de son long exil en Suisse. Les Alpes, dont il disait qu’une existence est incomplète lorsqu’il lui manque la joie d’un voyage dans celles-ci, il les retrouva au printemps 1872, comme exilé de la Commune de Paris. Dans l’introduction à son Histoire d’une montagne, il se confie : « J’avais quitté la région des grandes villes, des fumées et du bruit ; derrière moi étaient restés ennemis et faux amis. Pour la première fois depuis longtemps, j’éprouvai un mouvement de joie réelle. Mon pas devint plus allègre, mon regard plus assuré. Je m’arrêtai pour aspirer avec volupté l’air pur descendu de la montagne. » Ici la prose de Reclus retrouve les accents du poème Die Alpen d’Albrecht von Haller, l’un des grands laudateurs des Alpes et « faiseurs » de l’identité alpine en général, et suisse en particulier. Or cette joie foncière devient, chez le géographe, programme : qui aime vraiment un lieu, un espace, sait qu’il s’agit d’en conserver et d’en augmenter la beauté.
On comprendra d’autant mieux l’intérêt qu’il portera aux dialectes des peuples des montagnes, si précis quand il s’agit de décrire les monts et leurs contours . On le suivra avec d’autant plus de facilité dans ses considérations sur l’aménagement des montagnes, sur les dommages provoqués par la négligence de l’homme ou par l’appât du gain, ou encore sur la nécessité de gérer les bassins fluviaux de la source à l’embouchure ; ici, dans la veine d’un George Perkins Marsh, qu’il lut très tôt.
Au géographe épris de liberté et de beauté s’allie l’anarchiste. En représentant les Alpes comme le domaine historique du « libre montagnard » y trouvant refuge et lieu de vie, Reclus reste dans un premier temps fidèle au lieu commun de l’époque romantique, tel qu’on le retrouve par exemple chez Jules Michelet dans La Montagne. Néanmoins, son originalité apparaît lorsqu’il analyse en plusieurs parties de son œuvre le rôle de l’entraide dans les sociétés montagnardes.
Partageant avec Pierre Kropotkine l’idée selon laquelle la coopération est le principal moteur de l’évolution, et rend par là la société anarchiste non seulement souhaitable, mais aussi raisonnable scientifiquement, Reclus ne manque pas de souligner l’importance de l’influence du milieu sur l’humanité. Point de déterminisme dans cette idée, bien plutôt la conscience d’une « unité supérieure » construite entre l’homme et son milieu. Pour le montagnard, l’esprit d’entraide et de solidarité est une nécessité. La montagne lui a donné « une manière de penser et de sentir qui le distingue » des autres hommes.
Aborder la géographie de Reclus, c’est également se retourner sur les réseaux scientifiques que celui-ci a nourris et suscités. James Guillaume appartient à ceux-ci. Le Neuchâtelois a un rôle fondamental dans la construction de la Fédération jurassienne de l’Association Internationale des Travailleurs, première organisation anarcho-communiste de l’histoire, à laquelle participent tous les scientifiques qui travaillent avec Reclus à la Nouvelle Géographie universelle, à l’instar de Charles Perron, Pierre Kropotkine, Léon Metchnikoff et Gustave Lefrançais.
Pour les anarchistes et les socialistes du reste de l’Europe, la région du Jura – où James Guillaume contribue à l’organisation des sections dites « des Montagnes » (Saint-Imier, Le Locle, La-Chaux-de-Fonds, …) – est alors une sorte de mythe de l’idée anarchiste, défendue qu’elle est par des ouvriers horlogers habitant un paysage romantique bardé de monts et de forêts . L’analogie avec les Alpes est bien sûr frappante. Toutefois James Guillaume travaillera aussi, cette fois-ci en tant que collaborateur de la Maison Hachette et du Club Alpin français, à la représentation de la montagne comme le lieu de construction, tout au long du XIXe siècle, d’une science « positive » censée se substituer aux superstitions religieuses, comme les chronologies géologiques et glaciologiques remplaçaient alors la chronologie biblique.
C’est là une des raisons qui le poussent à écrire son texte Excursions et séjours dans les glaciers. Il y est question des travaux et des expéditions de Louis Agassiz et d’Édouard Desor à travers les Alpes dans les années 1838-1845. Pour l’anarchiste, les enjeux politiques derrière la construction du savoir scientifique, ici par des géomorphologues et géologues, est considérable. Pour preuve, la réprobation qui frappe son concitoyen Desor pour avoir participé à un comité clérical, donc « anti-scientifique » : « Si nous signalons, écrit James Guillaume, ce qu’il y a d’étrange et d’anormal à voir le nom d’un savant figurer au milieu d’une réunion de théologiens, à titre de collaborateur d’une publication chrétienne, c’est parce que la dignité de la science nous paraît compromise. En effet, dans l


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