Les Reclusiennes, Sainte-Foy-la-Grande 6-12 juillet 2015 - Appel à Communications
Article mis en ligne le 8 février 2015

par F.F.
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Rappelant combien la marche possède des vertus cognitives et réflexives le géographe et anarchiste Elisée Reclus voyait dans le voyage un moyen d’interroger le monde autrement. Avant-gardiste, Reclus arpentait une multitude de chemins, notamment en Amérique latine. Il pensait que marcher était une condition sine qua non pour penser le monde sereinement, à savoir une garantie pour être suffisamment éloigné des sociétés humaines pour laisser vaguer sa pensée, sans qu’aucune autorité supérieure n’intervienne. Pourtant, malgré cela, encore aujourd’hui, la marche est aussi et encore associée, de manière péjorative à la marginalité sociale et au refus du salariat : vagabonds, errants, étrangers, immigrés, « gens du voyage » !

La plupart d’entre nous détient « un chez soi », un passé imaginaire ou un vécu bâti d’histoires de voyages en des terres plus ou moins lointaines. Ces histoires, ces récits familiaux associés à nos romans et à nos petites errances quotidiennes — le salon, le jardin, la rue, le quartier, la ville [1]... — en arrivent inexorablement à quelques questions comme : qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que rêves-tu d’être ? Si « l’errance était une tension nécessaire à l’individu », le départ et partir seraient alors inéluctables !…

Abordant le départ dans la relation à la famille, à l’immigration ou aux origines, le philosophe Jean-Luc Nancy [2] revient sur l’étymologie commune des mots « partir », « part », « partage » et « partition », concluant que « d’une certaine façon, partir c’est toujours se diviser ». Mais partir, est-ce mourir un peu, comme le martèle l’adage ? Non, pour Nancy partir, c’est vivre, découvrir, prendre un risque. « Quand quelqu’un ne part plus du tout, ne change plus, ne quitte plus ses habitudes, il se dessèche, il se rabougrit. » La vie n’est ainsi faite que de « nouveaux départs ». D’ailleurs « quand il s’agit de partir, nous ne savons jamais ce qui nous attend »… Les voyages des femmes que les historiens de l’Antiquité grecque[3] ont décrits sont caractérisés par des parcours accidentés et non linéaires, à l’instar des multiples formes d’émancipation poursuivies, prises entre polémiques et exemplarité, que ce soit lors du voyage de noces, d’une fugue par amour ou de formes variées d’emprisonnement, d’esclavage ou de pèlerinage. Tantôt choisis, tantôt contraints, ces voyages et leurs conquêtes, depuis des siècles, ne deviennent pas automatiquement patrimoine commun. Or ces voyages, depuis la nuit des temps, s’effectuent d’abord par la marche, avant tout autre moyen de locomotion.

De là, à y voir des formes possibles de subversion, il n’y a qu’un pas — c’est le cas de le dire — que l’anthropologue-voyageur Franck Michel [4] amorce. Il estime en effet que la marche dans nos sociétés occidentales est « un mode philosophique d’être, de penser et de voyager ». Rappelant combien la marche possède des vertus cognitives, réflexives, voire contestataires — comme Élisée Reclus qui considérait le voyage, la marche, comme un moyen de saisir l’artificialité du monde et de l’interroger —, il établit un lien avec le développement récent de la randonnée de loisir : « Dans nos sociétés figées, où tout tend à être planifié, marcher relève de la subversion. Voyager à pied, c’est aller de l’avant. À contre-courant ». Ainsi va-t-il dela revalorisation contemporaine des transhumances de bergers accompagnant leurs troupeaux…

Pourtant il n’y a pas si longtemps encore la marche était associée de manière péjorative au vagabond, à l’errant… à l’étranger, à « l’immigré »… aux « gens du voyage » ! De la résistance individuelle face à une organisation sociale régie par la vitesse, l’extrême planification, par les assignations aux plus nantis d’entre nous, que peut-on dire de ceux qui marchent à travers le désert saharien [5] pour tenter de rejoindre l’Occident ? Que dire de ces départs de milliers de réfugiés politiques qui traversent mers et rivières pour fuir ? Que dire de nos contemporains qui arpentent les villes et les campagnes sans logis pour la nuit ? Que dire des errances enfantines [6] à travers le monde, bravant mille et un dangers et affrontant un avenir bourré d’incertitudes [7] ? N’est-ce pas « le propre des longs voyages que d’en ramener tout autre chose que ce que l’on allait y chercher », c’est ce que nous livre Nicolas Bouvier [8] dans L’usage du monde. S’agit-il alors pour tous de réaliser un rêve ?

« Le rêve américain » a intégré certains migrants dans la construction de son imaginaire national. Il inclut aussi de remarquables exceptions avec, notamment, les descendants d’esclaves [9] ou les nomades intérieurs comme les transhumants, les hobos. La France ne se situe pas sur le même plan comme le montrent les enjeux mémoriels à propos de la « marche pour l’égalité et contre le racisme » qui sont apparus à l’occasion des célébrations de 2013[10]. « Le creuset français » que l’historien Gérard Noiriel [11] a décrypté il y a trente ans reste toujours un tabou.

En quoi, les multiples manières et motifs du déplacement, des voyageurs, des vagabonds, des immigrants nous en disent-ils long sur la manière dont se conçoit « l’être au politique » mais aussi « l’être à soi-même » dans nos sociétés contemporaines ? A l’instar de Nicolas Bouvier ne peut-on considérer « que rien de cette nature n’est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr ».

Récits sur les voyageurs(ses), les migrant(e)s et les vagabond(e)s, récits venant d’elles et eux, recherches anthropologiques, sociologiques, historiques ou géographique nous invitent lors de ces Reclusiennes 2015 à nous interroger sur les usages passés et contemporains de « L’usage du monde ». Car comme le dit Nicolas Bouvier « si l’on ne peut plus guère progresser aujourd’hui dans l’art de se détruire, il y a encore du chemin à faire dans l’art de se comprendre » [12].
Axes thématiques

Les trois grandes thématiques abordées dans les Reclusiennes 2015 :

- Jeudi 9 juillet : Migrants et nomades.

La libre circulation des humains sur la terre : migrations, accueil/non accueil, mineurs isolés, Roms, camps de réfugiés.

- Vendredi 10 juillet : Marcher relève de la subversion mais aussi du contrôle.

La place de la marche et du déplacement dans les sociétés contemporaines : voyages, nomadismes, randonnées, vagabondages, errance.

- Samedi 11 juillet : Voyager, marcher pour penser le monde.

Saisir la construction sociale du monde, l’interroger pour mieux comprendre le sens des différences socialement construites et, proposer des alternatives.
Formats et calendrier

Cet appel à communication s’adresse à la communauté scientifique française et internationale, et par extension, à l’ensemble des acteurs qui, réfléchissant à la problématique du voyage, des déplacements, des marches, souhaiteraient intervenir dans nos journées en tant que chercheurs et doctorants, élus, responsables associatifs et citoyens.

Il sollicite des travaux de recherche, achevés ou en cours, ainsi que des relations critiques d’expériences de projet et de terrain, sous forme d’articles.

- Les propositions seront formulées sous la forme d’un texte de 1 500 signes précisant le titre de la proposition, le nom et l’appartenance institutionnelle de l’(ou des) auteur(s) et le format de la communication. Ce texte sera accompagné de références bibliographiques (5 au maximum) et d’une biographie synthétique de l’(ou des) auteur(s) de 400 signes.
Il sera transmis avant le 6 mars 2015 sous forme de pdf à l’adresse suivante :

conf@lesreclusiennes.fr

- Le comité scientifique donnera sa réponse pour le 30 mars 2015 au plus tard.

- Les résumés retenus feront l’objet d’une communication de 20 minutes lors de l’une des différentes sessions des Reclusiennes 2015 en fonction du thème abordé.

- Après sélection par le comité scientifique les communications proposées sous forme d’articles seront publiées dans la revue Hommes et Migrations.
Organisation pratique

- Le programme des Reclusiennes débute le lundi 6 juillet et se termine le dimanche 12 juillet 2015 à Sainte-Foy-La-Grande, bourg de Gironde situé entre Saint-Émilion et Bergerac.

- Les conférences et soirées thématiques se dérouleront les jeudi 9, vendredi 10 et samedi 11 juillet 2015.

- L’hébergement sera assuré du lundi au dimanche, soit chez l’habitant soit en chambre de 2 à 4 lits. La restauration sera assurée du lundi au samedi.

- Il s’agit d’un festival populaire mêlant les habitants et des personnes venues de partout, à visée d’animation sociale et culturelle et d’éducation populaire et artistique. Le contexte et la forme des communications, tout en restant de qualité scientifique, ne sont donc pas celles d’un colloque « classique ». Auront également lieu des manifestations artistiques et festives.


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