RECLUS, Élisée. "L’histoire"
Extrait de L’Homme et la Terre Tome I p. 351 et passim.
Article mis en ligne le 10 avril 2007
dernière modification le 16 décembre 2007
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« A chaque phase de la société correspond une conception particulière de l’histoire. La théocratie a ses historiens qui voient les choses et jugent les hommes à leur façon, en se laissant aller à ce qu’ils croient être l’inspiration divine ; la monarchie aussi a ses écrivains qui comprennent les événements suivant leur éducation, leur compréhension propre, et qui peignent la vie de l’humanité sujette comme une ombre contrastant avec la splendeur du souverain ; les aristocraties diverses, la bourgeoisie moderne possèdent également des interprètes spéciaux qui voient par les yeux, entendent par les oreilles, pensent d’après les intérêts et les préjugés de leurs maîtres. Enfin chaque nation, chaque cité, chaque petit clan de civilisés, chaque institution se fait représenter dans l’histoire par une image conçue à son point de vue propre, reculant à l’arrière plan tout le reste du monde. Que l’on compare deux récits de forme impartiale dus à des écrivains honnêtes, mais de patriotismes rivaux, qui racontent une bataille livrée à la pleine lumière de ce siècle, et qui étayent leurs discours de documents détaillés, de statistiques réputées précises, quelle différence entre les deux versions ! Et que penser alors de l’historie des temps sur lesquels nous ne possédons que des livres ou de simples fragments écrits, sans le contrôle d’aucune critique, par les représentants d’un seul peuple ou d’une seule caste, en vue de l’intérêt d’un petit groupe ou même d’un seul individu ? Evidemment, les faits matériels relatés par les ancêtres ne peuvent inspirer aucune confiance, puisqu’ils ne sont pas éclairés par la discussion des témoignages contradictoires : les détails n’ont d’autre intérêt que celui de l’anecdote. Dans la recherche de la vérité historique, il faut se borner à regarder comme acquis les phénomènes généraux, les grands mouvements de va-et-vient que constate la marche de la civilisation prise dans son ensemble.

Mais il ne suffit pas de connaître l’incertitude des annales et légendes réunies sous le nom d’histoire ; ce que nous avons appris une fois continue de hanter notre cerveau, et, malgré nous, toutes sortes d’erreurs et de mensonges prennent dans nos souvenirs la place de vérités.

Sans parler des récits bibliques, reconnus par tous comme des mythes, mais encore racontés dans les écoles sous la même forme que des événements véritables, n’est-il pas vrai que l’enseignement de l’histoire a gardé son caractère autoritaire et despotique ? Les personnages dominants, ceux devant lesquels on fait défiler les siècles, sont les hommes funestes qui suscitèrent la haine entre les peuples et cherchèrent leur gloire dans le choc et l’écrasement des armées : Sésostris, ce bellâtre qui vécut pour se faire sculpter en colosse devant tous les temples, ce fanfaron qui fit graver ses exploits, vrais ou controuvés, sur toutes les parois ; Alexandre le Macédonien, barbare qui triompha des Perses grâce au génie de la Grèce, et qui mit son orgueil à se faire apothéoser en dieu d’Asie ; César, qui représentait à Rome la démocratie victorieuse, et qui, en la couronnant, la priva désormais de toute liberté ; Napoléon, « la Révolution bottée, éperonnée », qui légua un siècle de vengeance aux nations vaincues.

Purifier l’histoire de l’influence exercée par ces incubes est donc la tâche par excellence des écrivains qui se placent à un point de vue vraiment humain, supérieur à toutes les haines de races, de nations et de partis. Des hommes d’étude en grand nombre se sont voués à cette œuvre, et, grâce à eux, l’histoire change d’âme pour ainsi dire. Elle se renouvelle par le sens moderne, infiniment plus large, qu’elle donne à son enseignement. Elle ne s’attache ni à un seul peuple, comme l’Histoire prétendue universelle de Bossuet, ni à une seule classe, comme la plupart des ouvrages placés encore entre les mains des enfants et des jeunes hommes. Etudiant l’humanité tout entière dans sa masse profonde, comparant le développement successif, parallèle ou entrecroisé des peuples, avec leurs mythes, leurs intérêts, leurs passions, elle refait le monde en vue du bien de tous. De même que l’homme fit jadis ses dieux à son image, l’historien reconstruit notre expérience en dégageant de la multitude indistincte des faits l’idéal qui de tout temps nous dirigea, mais inconsciemment jusqu’à une époque récente. L’échafaudage des faits généraux qui servit aux historiens d’autrefois nous est resté, et même il s’agrandit constamment par les apports des chercheurs ; l’édifice lui-même se rebâtit en des proportions plus amples suivant un autre plan, avec une ordonnance plus logique, sans les chapelles et les salles d’honneur qu’on y avait ménagées. Vico nous dit que l’histoire se décompose en trois époques : des Dieux, des Héros et des Hommes. On voudrait encore nous maintenir de force dans l’un ou l’autre de deux âges qui se sont déroulés. Mais nous sommes entrés résolument dans celui des Hommes.

Tôt ou tard, l’histoire se partagera en deux périodes : celle du Hasard et de l’Ignorance barbare, celle de la Science ou de la Raison, comme le disaient déjà les Encyclopédistes. On s’est trop hâté de faire remonter l’histoire moderne à l’avènement de la Réforme , période où ceux qui se croyaient en possession de la vérité voulaient aussi l’imposer de force. « L’humanité ne finit par marcher droit qu’après avoir essayé de toutes les manières possibles d’aller de travers » (Spencer).

Dans ce nouveau cosmos, purement humain, l’étude de l’histoire ne comporte plus comme autrefois l’intervention divine du miracle, changeant à son gré la succession des événements, ni l’apothéose de quelques personnages légendaires, placés en dehors des simples mortels et dispensés par leur génie de se soumettre au cours ordinaire des choses : désormais la science du développement humain est sous la dépendance des mêmes méthodes que les autres disciplines intellectuelles ; elle ne progresse que par l’observation rigoureuse, la comparaison stricte, impartiale, et le classement des faits, soigneusement ordonné dans l’espace et dans le temps.

Quelles que soient les lois ou du moins les appréciations générales auxquelles ce long travail amènera les historiens, ils constatent déjà, sans aucune exception, que la série des événements s’accomplit par une alternance d’élans et de repos, par une suite d’actions et de réactions, ou bien de flux et de reflux, de « cours et de recours » comme le disait Vico. Hommes et peuples « font un tour et puis s’en vont », mais ils s’en vont pour revenir en une ronde toujours plus vaste.

Depuis les origines des temps historiques, l’ampleur des oscillations n’a cessé de s’accroître et les mille petits rythmes locaux se sont mêlés peu à peu en un rythme plus ample : aux infimes alternances de la vie des cités succèdent les oscillations plus générales des nations, puis le grand balancement mondial, faisant vibrer la terre entière et ses peuples en un même mouvement. Et tandis que les tours et retours accroissent leur amplitude, une autre palpitation s’accomplit en sens inverse, prenant chaque individu pour centre d’appel et réglant plus harmoniquement sa vie avec les cercles plus vastes des cités, des nations et du monde. La Société est le « Géant » aux sens innombrables dont parle Aristote, mais ce géant ne se comprend lui même que par les mille analyses de l’homme individuel, par « l’appréciation délicate » (Gobineau) de chaque minute du présent.


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