RECLUS, Élisée. "Enquête sur l’antisémitisme"
Droits de l’Homme, 22 avril 1898.
Article mis en ligne le 18 juin 2011

par R.C.

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Élisée Reclus

L’éminent géographe, l’infatigable apôtre des revendications du prolétariat m’envoie de Bruxelles la lettre suivante :

Mon cher camarade,

Je n’ai écrit aucune brochure sur la question des sémites et des antisémites et ne puis donc rien vous envoyer.

J’ai fait une conférence sur ce sujet, mais sans en rédiger le texte.

Cependant j’aurais mauvaise grâce à ne pas répondre à votre questionnaire et je m’exécute un peu à contre coeur car les questions qui nous sont posées le sont toujours autrement qu’on ne les poserait soi-même.

Tout phénomène social – l’antisémitisme comme les autres – est d’origine très complexe et varie en chaque pays et chaque année.

Actuellement, en France, l’antisémitisme qui nous assourdit est un mouvement très superficiel, sanscauses profondes et sans portée, dû presque en enter à la basse envie de candidats distancés dans les concours de fonctionnaires, écartés dans la distribution des places.

Comparés au chrétiens, les Juifs, à n’en pas douter, leur sont de beaucoup supérieurs par la moyenne de l’instruction de même ils l’emportent en solidarité et s’entr’aident davantage per fas et ne fas [1].

Ils ont donc toute chance de mieux réussir dans la carrière des fonctions et des honneurs et tous les ambitieux ratés leur en veulent.

L’Antisémitisme est surtout une rivalité vile, et, d’avance est frappé moralement puisqu’il ne fait appel à aucun principe de justice.

Si la préfectaille israélite provoque le dégoût, bien plus ignominieuse encore est la tourbe de ceux qui hurlent : "A bas les juifs !" dans l’espérance de les remplacer.

Très naturellement « les salariés et les sans travail se désintéressent de ce mouvement » parce que les détenteurs du capital, maîtres et parasites, se ressemblent tous, qu’ils soient juifs ou chrétiens. Pourquoi changer de patrons s’ils procèdent tous de la même manière à l’égard de leurs ouvriers ?

L’argent chrétien, l’argent juif ont la même odeur.

La faim est aussi poignante si elle est imposée par un fils de Japhet ou par un fils de Sem ; Shylock et Vautour découpent aec la même apreté dans les corps vivants leur livre de chair humaine.

"Les mesures proposées par les antisémites ?" Vous les connaissez : n parle de mort, d’exil, d’internement, de spoliation.

Déjà il y eut des meurtres ; il y en aura certainement encore. On a pillé des boutiques, on en pillera d’autres, et sans attendre le bannissement, nombre de juifs s’en vont d’eux-mêmes pour échapper aux insultes. Mais ces faits ne produiront qu’une émotion passagère et la question juive ne détournera que pour un moment les esprits de la grande question qui s’applique à tous, juifs, chrétiens, musulmans ou païens d’origine :

Est-il juste que des hommes meurent de faim ?

Est-il juste que des millions et des millions de francs, représentant autant de millions de vies humaines, s’accumulent ans le coffre-fort d’un seul ?

Est-il juste que le travail ou la ruine dépendent du caprice d’un milliardaire ?

Et puisque ces faits monstrueux se produisent réellement, n’est-il pas juste que les faméliques se révoltent et reprennent de haute lutte ce qui leur appartient : l’avoir social dû au travail de tous ?

Je crois que les prétendues haines de race n’arrêtent plus longtemps la société dans l’accomplissement de sa grande œuvre.

Élisée Reclus