RECLUS, Élisée. "Dignes précepteurs"
Article mis en ligne le 18 juin 2011

par R.C.
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L’Incorruptible. Paris (2 février 1897)

Quelle tristesse pour les hommes de cœur de regarder vers l’Espagne, où l’on voit les prisons si remplies, les bourreaux si affairés, les prêtres si joyeux de livrer leurs ennemis au "bras séculier". On se demande si derrière la foule des tortureurs ne se pressent pas les mânes des inquisiteurs pour se désaltérer dans le sang des victimes. Les vieux instruments de supplice que l’on avait remisés dans les souterrains des prisons et des églises servent de nouveau, et les défenseurs du trône, les souteneurs de l’autel ont la volupté de les utiliser encore pour déchirer les chairs, pour écorcher les peux humaines.

L’amour du sang a tellement énivré, tellement affolé ces conservateurs espagnols qu’ils acceptent volontiers de perdre leurs colonies de Cuba et des Philippines pourvu qu’avant l’abandon définitif ils aient pu fusiller, massacrer, assassiner des milliers et des milliers d’hommes combattant pour leur liberté.

L’archevêque de Manille fait destituer un général parce que celui-ci n’a pas couché sur le sol assez de cadavres [1]. Et quand le général débarque en Espagne, il proteste : "On m’accuse à tort, on est injuste envers moi ! J’ai pourtant signé cinquante arrêts de mort !". Pilate se lavait les mains parce qu’il les voulait nettes du sang d’un juste ; Blanco montre les siennes pour qu’on les voie toutes rouges d’un sang innocent. Puis il fait en propre éloge en se déclarant digne d’aller à la Cour faire l’éducation du roi.

Oui, nobles généraux ! vous en êtes vraiment dignes ! vous saurez parfaitement enseigner au souverain, par le précepte et par l’exemple, l’art de ressembler à Philippe II.

Elisée Reclus

Notes :

[1Il s’agit de Ramón Blanco y Erenas, marqués de Peña Plata (1833–1906), gouverneur général des Philippines (1893—Décembre 13, 1896). Confronté à un mouvement d’indpendance, il instaure la cour martiale dans 8 provinces. Les arrestations et tortures se multiplient. Sur la révolte des Philippines, voir ANDERSON, Benedict. Les Bannières de la révolte. Anarchisme, littérature et imaginaire anticolonial
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emilie L’Hôte, La Découverte, 264 p.

(Note de R. C.)


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