RECLUS, Élisée. "Musique et harmonies"
Elisée Reclus, L’Homme et la Terre t. VI, pp. 497-499.
Article mis en ligne le 6 janvier 2011
dernière modification le 18 juin 2011

par R.C.
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Avant d’avoir été convertis par les Maristes et disciplinés par les gardes-chiourme, les Kanakes de la Nouvelle-Calédonie jouaient de la flûte au milieu des champs « pour encourager les plantes à germer et les fruits à mûrir ».

N’est-ce pas là, sous une autre forme, et peut-être plus gracieuse encore, la légende d’Orphée, dont la lyre entraîne les hommes, apprivoise les animaux, émeut jusqu’aux pierres et les force à s’ériger en murailles, pour construire la cité des hommes libres ?

Illustration de Kupka F.

Le peuple dont nous sommes tous se meut en un rythme constant : en chacun de nous, la musique intérieure du corps, dont la cadence résonne dans la poitrine, règle les vibrations de la chair, les mouvements du pas, les élans de la passion, même les allures de la pensée, et quand tous ces battements s’accordent, s’unissent un une même harmonie, un organisme multiple se constitue, embrassant toute une foule et lui donnant une seule âme.

Déjà la simple mesure marquée par le fifre et le tambour suffit à faire mouvoir toute la population d’une rue, emboîtant le pas derrière une compagnie d’histrions ou de montreurs d’ours. Et que ne peut la musique vraie, avec ses expressions d’infinie tendresse, d’enthousiasme tout-puissant ! Alors la vie, devenue commune à tous, inspire une même passion à l’être collectif et lui donne aussi le même sentiment moral, le prédispose à la même volonté d’action ; ce que fait la parole éloquente, la musique peut l’accomplir aussi, d’une manière plus vague en apparence, mais plus profonde en réalité puisque, si elle ne sollicite pas les foules à une œuvre déterminée, elle s’empare de l’être intime et le prédispose à un état général contenant en puissance tous les actes d’héroïsme. Tous ceux que la musique unit en une émotion collective comprennent mieux l’œuvre dans son ensemble que ne pourrait le faire à la lecture ou à l’audition solitaire le musicien le plus savant : il arrive parfois que le public révèle aux exécutants eux-mêmes telle finesse qui leur avait échappé. Ainsi la musique, même sous sa forme étroite d’harmonie des sons, est l’art humanitaire par excellence, qui rend la conscience de leur solidarité à ceux que la lutte pour l’existence désunit.

Et que dire de la musique telle que la connurent les Hellènes, de la musique dans toute son ampleur où les manifestations humaines se marient à chaque découverte de la science, à chaque forme de l’art ? Qui fixera des limites à la puissance de l’homme, alors qu’il disposera d’un accord parfait avec le mécanisme de la nature, et que chacune de ses vibrations sera réglée par la marche des étoiles, par le « rythme sacré des saisons et des heures ». C’est jusqu’à ce haut degré de perfection que l’homme peut espérer d’atteindre si les bourgeons entrevus s’épanouissent en fleurs, si les forces en germe ne se trouvent point paralysées par quelque maladie soudaine, si l’éducation de l’humanité continue de se faire comme autrefois suivant une série de secousses qui comporte le progrès.


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