RECLUS. Élisée. Lettre écrite à l’occasion de l’ouverture d’un congrès anarchiste à Barcelone
Article mis en ligne le 18 décembre 2007
dernière modification le 18 juin 2011

par R.C.
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Publiée par Il Pensiero du 16 juin 1907, et par le Réveil de Genève du 7 janvier 1911.

Chers camarades,

Nous avons en général l’habitude d’exagérer aussi bien notre force que notre faiblesse : ainsi, pendant les époques révolutionnaires, il nous semble que le moindre de nos actes doive avoir des conséquences incalculables, et, en revanche, dans certains moments de marasme, toute notre vie, bien que consacrée entièrement au travail, nous paraît inféconde et inutile, et nous nous croyons même emportés par un vent de réaction.

Que faut-il donc faire pour nous maintenir en état de vigueur intellectuelle, d’activité morale et de foi dans le bon combat ?

Vous vous adressez à moi parce que vous comptez sur mon expérience des hommes et des choses. Eh bien, en ma qualité de vieillard, je m’adresse aux jeunes et leur dis :

Point de querelles ni de personnalités. Ecoutez les arguments contraires après avoir exposé les vôtres ; sachez vous taire et réfléchir ; n’essayez pas d’avoir raison au détriment de votre sincérité.

Etudiez avec discernement et persévérance. L’enthousiasme et le dévouement, même jusqu’à la mort, ne sont l’unique moyen de servir sa cause. Il est facile de donner sa vie, pas toujours facile de nous conduire, en sorte que notre vie serve d’enseignement. Le révolutionnaire conscient n’est pas seulement un homme de sentiment, il est aussi un homme de raison dont tous les efforts en vue de plus de justice et de solidarité s’appuient sur des connaissances exactes et synthétiques d’histoire, de sociologie, de biologie, qui peut, pour ainsi dire, incorporer ses idées personnelles dans l’ensemble générique des sciences humaines et affronter la lutte, soutenu par l’immense force qu’il puisera dans ces connaissances.

Evitez les spécialisations ; n’appartenez ni aux patries ni aux partis, ne soyez ni Russe, ni Polonais, ni Slave ; soyez des hommes avides de vérité, dégagés de toute pensée d’intérêt, et toute idée de spéculation vis-à-vis de Chinois, Africains ou Européens : le patriote en arrive à détester l’étranger, à perdre le sentiment de justice qui illuminait son premier enthousiasme.

Ni patron, ni chef, ni apôtre au langage considéré comme parole d’Évangile ; fuyez les idoles et ne cherchez que la seule vérité dans les discours de l’ami le plus cher, du plus savant professeur. Si, l’ayant entendu, vous conservez quelque doute, descendez dans votre conscience et recommencez l’examen pour juger en dernier ressort.

Donc repousser toute autorité, mais s’astreindre au respect profond d’une conviction sincère, vivre sa propre vie, mais reconnaître à chacun l’entière liberté de vivre la sienne.

Si vous vous lancez dans la mêlée pour vous sacrifier en défendant les humiliés et les offensés, c’est bien, compagnons, affrontez noblement la mort. Si vous préférez le lent et patient labeur en vue d’un meilleur avenir, c’est mieux encore, faites-en l’objectif de chacun des instants d’une vie généreuse. Mais si vous choisissez de rester pauvres parmi les pauvres, en complète solidarité avec ceux qui souffrent, que votre existence s’irradie en lumière bienfaisante, en parfait exemple, en fécond enseignement !

Salut, camarades.

Élisée Reclus

P.S. :

Voir aussi quelques lettres de Reclus dans sa Correspondance


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