RECLUS, Élisée. "Le Massacre des Arméniens"
Article mis en ligne le 12 décembre 2007
dernière modification le 18 juin 2011
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L’Homme et la Terre Paris, Librairie Universelle, 1905. Tome 5. p. 474-482.

"que dire du moral de peuples qui se sont habitués à la vue du sang humain, qui se sont plu au pillage et aux tueries"...

Ce qu’est au fond la politique russe à l’égard de ses fidèles sujets, les Arméniens, on eut l’occasion de le constater récemment par l’attitude du gouvernement turc, qui se trouvait alors devant l’empire slave en état de demi-vassalité. Certes, la puissance de la Russie est telle que son désir eût été loi et que, si elle ne les eût point désirées, les tueries d’Arméniens dans le Haïasdan turc n’auraient point eu lieu. Mais ces crimes furent voulus. Ainsi que l’a dit un "homme d’Etat", "le gouvernement de Stamboul tenta de supprimer la question arménienne en supprimant les Arméniens eux-mêmes". Pendant longtemps, le peuple des Haïkanes s’était trouvé dans les mêmes conditions que tous les autres peuples de la Turquie, ce pays de caprice et d’oppression barbare, et, comme les Grecs et les Raya de toute origine, avaient été soumis aux "mangeries", c’est-à-dire aux exactions de toute espèce, aux impôts forcés, aux contributions ordinaires et extraordinaires, aux corvées et aux tailles. Mais l’écrasement ne se faisait pas d’une manière méthodique et pouvait varier suivant le caractère des administrateurs : en outre, les gens restaient libres de gérer à leurs façons leurs petites affaires communales, de se gouverner religieusement comme ils l’entendaient, de parler leur langue comme il leur convenait, d’ouvrir des écoles quand ils avaient pu se procurer l’argent ; d’ailleurs la majorité des fonctionnaires appartenant à leur nation, ceux-ci s’efforçaient quelquefois de détourner les pilleries de leurs compatriotes pour les faire tomber plutôt sur des gens d’autres races, Grecs, Kurdes ou même Turcs. Grâce à son instruction supérieure et à sa souplesse naturelle, la classe cultivée des Arméniens en était arrivée à occuper dans l’empire, et surtout à Constantinople, une situation presque privilégiée, et quelque avantage en revenait à la population malheureuse du Haïasdan, enfin, l’influence du gouvernement anglais, alors tout puissant auprès de la Porte et protecteur naturel des missions et des écoles protestantes, britanniques et américaines, nombreuses en Arménie, s’exerçait directement en faveur du peuple que ses protégés cherchaient à convertir.

Mais la nature de la bascule politique en tout gouvernement de caprice est de s’incliner tantôt à droite, tantôt à gauche, et chacune de ces oscillations peut avoir pour conséquence l’écrasement d’un peuple. C’est là ce qui arriva pour les Arméniens. Une puissance redoutable, la Russie, remplaça la Grande Bretagne dans la faveur du sultan et dans la direction de sa politique. On lui dit que ces Arméniens nourrissaient des velléités d’indépendance : on lui raconta, ce qui est vrai d’ailleurs, que ces Arméniens fondaient des imprimeries, qu’ils écrivaient des livres et des journaux, qu’ils enseignaient à leurs enfants l’histoire des temps anciens pendant lesquels la race haïkane était puissante et libre ; on ajouta que, parmi ces jeunes Arméniens sortis des universités étrangères, Genève, Zürich, Paris, plusieurs étaient socialistes, anarchistes même, et publiaient des brochures de propagande où l’on s’attaquait directement à son autorité. La Russie, qui se méfiait déjà de l’intelligence arménienne, de l’esprit de liberté qui germe dans la race opprimée, n’eut pas de peine à trouver un complice en suspicion et en persécution, et, d’ailleurs, le pouvoir absolu de la Turquie n’avait pas manqué de comprendre d’instinct ce qu’il avait à craindre d’une nation qui prenait conscience de sa force et visait à son indépendance. Désormais nul Arménien ne trouva plus grâce devant le maître, et les courtisans surent qu’il justifierait tous les crimes d’extorsion, même les assassinats en masse : les massacres commencèrent, puis, l’habitude une fois prise, la tuerie se fit avec méthode.

Quel est le nombre de ceux qu’on égorgea ? nous sommes-nous déjà demandé. D’après les missionnaires, les consuls et les négociants européens, le chiffre des victimes est de trois cent mille au moins ; on connaît les communautés qui ont été méthodiquement visitées par les bourreaux, c’est-à-dire par les soldats du corps privilégié que l’on désigne du nom de hamidié, d’après le surlan lui même, Abdul-Hamid, et des rapports circonstanciés permettent d’évaluer une moyenne approximative par centre de massacre. [1].

Mais cette tuerie est loin de représenter toutes les pertes faites par l’Asie Mineure orientale en population, en civilisation et en ressources de toute espèce. D’abord, tous les Arméniens qui ont pu s’enfuir, soit en bandes, soit isolément, les uns par la frontière persane, les autres vers la Russie, d’autres encore dans la Bulgarie, l’Archipel, l’île de Cypre, dans les ambassades et les églises des missions, atteignent peut-être un nombre d’individus aussi considérable que celui des massacrés. Ces morts, cet exode ont pour conséquence fatale de laisser la barbarie reprendre le dessus. En maints districts, celui de Van par exemple, les Arméniens suls bâtissaient les maisons, cultivaient les jardins, tissaient les étoffes et fabriquaient les meubles. Il est très vrai que dans les villages du Sassoun, les massacreurs, sur la demande des montagnards kurdes, épargnèrent un artisan pour chaque corps de métier, jardinier, maçon, forgeron, charpentier ; mais ces gens, n’ayant plus la joie du travail, laissèrent bientôt périr leur industrie. Et, si la civilisation matérielle subit un terrible mouvement de recul, que dire du moral de peuples qui se sont habitués à la vue du sang humain, qui se sont plu au pillage et aux tueries, et parmi lesquels restent surtout les lâches qui se font petits, humbles pour acheter une vie trop chère à conserver au prix de tant d’humiliations !

Notes :

[1Victor Bérard, La Politique du Sultan ; Lepsius, L’Arménie et l’Europe


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