RECLUS, Élisée. L’Homme et la Terre Conclusion (Vol. 6 Chap. 12) [Fin]
Article mis en ligne le 10 avril 2007
dernière modification le 16 décembre 2007
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Reclus, Elisée L’Homme et la Terre. Première édition, Paris : Librairie universelle, 33, rue de Provence IX°, en date du 25 octobre 1905. T.VI Chapitre XII, p. 501-541.

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Le progrès conscient n’est pas un fonctionnement normal de la société, un acte de croissance analogue à celui de la plante ou de l’animal ; il n’éclot pas comme une fleur, mais se comprend comme un acte collectif de la volonté sociale, qui arrive à la conscience des intérêts solidaires de l’humanité et les satisfait à mesure et avec méthode, se consolidant d’autant plus que cette volonté s’entoure d’acquisitions nouvelles. Certaines idées, une fois admises par tous, deviennent indiscutables.

Dans son essence, le progrès humain consiste à trouver l’ensemble des intérêts et des volontés commun à tous les peuples ; il se confond avec la solidarité. Tout d’abord, il doit viser à l’économie, bien différent en cela de la nature primitive, qui prodigue les semences de vie avec si étonnante abondance. Actuellement la société se trouve encore bien éloignée d’avoir atteint ce bon emploi des forces, surtout des forces humanes. Il est vrai, la mort violente n’est plus la règle comme autrefois ; néanmoins, la très grande majorité des décès arrive avant l’échéance normale.L es maladies, les accidents, avaries et tares de toute nature, compliqués le plus souvent par des traitements médicaux appliqués à faux ou au hasard, aggravés surtout par la misère, le manque de soins indispensables, l’absence d’espoir et de gaieté, déterminent la décrépitude bien avant l’âge normal de la vieillesse. Un physiologiste éminent a fait même un beau livre dont la principale thèse est que précisément les vieillards meurent presque tous avant le temps, en pleine horreur de la mort, qui devrait pourtant se présenter comme le sommeil, si elle venait au moment où l’homme, heureux d’avoir fourni une belle carrière d’activité et d’amour, éprouvait le besoin de repos.

Ce manque d’économie dans l’emploi des forces se manifeste surtout dans les grands changements, révolutions violentes ou applications de procédés nouveaux. On jette au rebut comme inserviables les vieux appareils, les hommes assouplis à l’ancien travail. Cependant l’idéal est de savoir tout utiliser, d’employer les déchets, les résidus, les scories, car tout est utile entre les mains de celui qui sait ouvrer. Le fait général est que toute modification, si importante qu’elle soit, s’accomplit par l’adjonction au progrès de régrès correspondants. Un nouvel organisme s’établit aux dépens de l’ancien.

Illustr. : F. Kupka

Même lorsque les vicissitudes du conflit n’ont pas été suivies de destructions et de ruines proprement dites, elles n’en sont pas moins une cause de dépérissements locaux. La prospérité des uns amène la déchéance des autres, justifiant ainsi l’antique allégorie qui représente la Fortune comme une roue, redressant les uns et écrasant les autres. Un même fait peut être cité diversement, du côté droit comme un grand progrès moral, du côté gauche comme un indice de décomposition. De tel grand événement capital, l’abolition de l’esclavage, par exemple, peuvent découler, par suite des mille coups et contrecoups de la vie, certaines conséquences désastreuses contrastant avec l’ensemble des résultats heureux. L’esclave, et l’on peut même dire, d’une manière générale, l’homme dont la vie a été réglée dès son enfance et qui n’a pas appris à établir nettement la comparaison entre deux états successifs très distincts de son milieu, s’accoutume facilement à la routine immuable de l’existence, si vulgaire soit elle : il peut vivre sans de plaindre, comme la pierre ou la plante hivernant sous la neige. Par l’effet de cette accoutumance dans laquelle le penser s’est endormi, il arrive souvent que l’homme libéré soudain de quelque servitude ne sait pas s’accommoder à la situation nouvelle : n’ayant pas appris à se servir de sa volonté, il regarde comme le bœuf vers l’aiguillon qui le poussait jadis au travail ; il attend le pain qu’on lui jetait autrefois et qu’il s’était habitué à ramasser dans la boue. Les qualités de l’esclavage, obéissance, résignation – si tant est qu’on puisse les appeler des qualités -, ne sont pas les mêmes que celles de l’homme libre : initiative, courage, indomptable persévérance ; celui qui garde même vaguement les premières, qui se laisse aller au regret de l’ancienne vie réglée par le bâton et la brenée ne sera jamais le fier héros de son destin.

D’autre part, l’homme qui s’est joyeusement accommodé aux conditions d’une vie nouvelle, parfaitement indépendante et plaçant dans l’acteur lui-même la pleine responsabilité de sa conduite, cet homme risque de souffrir au delà du possible quand il se trouve repris par quelque survivance de l’antique esclavage, l’état militaire, par exemple. Alors l’existence lui devient insupportable et le suicide lui apparaît comme un refuge. Ainsi, dans notre société incohérente où luttent deux principes opposés, on peut désirer la mort, soit parce qu’il est trop pénible de conquérir la vie, soit parce que la liberté a tant de joies qu’on ne peut les sacrifier. N’est-il pas contradictoire que par réaction à une plus grande intensité de vie, il se produise un accroissement prodigieux dans les accès de désespoir et la hantise de la mort ? Le nombre des suicides ne cesse d’augmenter depuis plusieurs décades dans la société contemporaine et dans tous les pays dits civilisés. Naguère ce genre de mort était rare en toute contrée et tout à fait inconnu chez certains peuples, chez les Grecs par exemple, où d’ailleurs la pauvreté, la sobriété, l’âpre travail étaient la règle. Mais le grand tourbillon dont les cités sont les foyers moteurs a produit un mouvement correspondant de passions, de sentiments, d’impressions diverses, d’ambitions et de folies dans nos « Babylones » modernes : la vie plus active, plus passionnée, s’est par contrecoup fréquemment compliquée de crises, et souvent l’arrêt se fait brusquement par la mort volontaire.

Là est le côté très douloureux de notre demi-civilisation si vantée, demi-civilisation puisqu’elle ne profite point à tous. La moyenne des hommes, fût-elle de nos jours non seulement plus active, plus vivante, mais aussi plus heureuse qu’elle l’était autrefois, lorsque l’humanité, divisée en d’innombrables peuplades, n’avait pas encore pris conscience d’elle-même dans son ensemble, il n’en est pas moins vrai que l’écart moral entre le genre de vie des privilégiés et celui des parais s’est agrandi. Le malheureux est devenu plus malheureux ; à sa misère s’ajoutent l’envie et la haine, aggravant les souffrances physiques et les abstinences forcées.Dans un clan de primitifs, le famélique, le malade n’ont que leur peine matérielle à porter ; chez nos peuples policés, ils ont encore à soutenir le poids de l’humiliation ou mêle de l’abhorrence publique ; ils se trouvent en des conditions de logis et de vêture qui les rendent sordides, répugnants à voir. Dans chaque grande ville, n’est-il pas des quartiers évités soigneusement par les voyageurs, de crainte des odeurs nauséabondes qui s’en échappent ? A part les Eskimaux dans leur iglou d’hiver, nulle tribu sauvage n’habite de pareils bouges : Glasgow, Dundee, Rouen, Lille et tant d’autres cités d’industrie ont des caves aux parois visqueuses, où des êtres ayant l’apparence humaine se traînent péniblement, pour un temps, en un semblant de vie.Les Hindous barbares qui vivent dans les forêts du centre de la Péninsule, vêtus de quelques haillons de couleur, offrent un spectacle relativement gai en comparaison de tels prolétaires hâves de la luxueuse Europe, sombres, tristes, lugubres, avec leurs habits déguenillés et crasseux. Ce qui frappe surtout le spectateur qui ne craint pas d’assister à la sortie des ateliers et fait abstraction du vêtement de misère, c’est le manque absolu de personnalité. Tous ces êtres, qui se pressent vers un repas insuffisant, ont la même figure flétrie dès la jeunesse, le même regard atone, endormi ; il est impossible de les individualiser plus nettement que les moutons d’un troupeau ; ce ne sont pas des humains mais des bras, des « mains » ainsi que les appelle justement la langue anglaise.

Ce contraste horrible, le fléau le plus grave de la société contemporaine, est un de ceux que la méthode scientifique, dans la répartition des biens de la terre, serait en mesure de corriger rapidement, puisque les ressources nécessaires à tous les hommes sont en surabondance, ne nous lassons pas de le répéter. Admirablement outillée par ses progrès dans la connaissance de l’espace, dans celle du temps, de la nature intime des choses et de l’homme lui-même, l’humanité est-elle actuellement assez avancée pour aborder le problème capital de son existence, la réalisation de son idéal collectif, non seulement pour les « classes dirigeantes », une caste ou un ensemble de castes, mais pour tous ceux qu’une religion qualifiait autrefois de « frères créés à l’image de Dieu » ? Certainement oui ; la question matérielle du pain n’en sera plus une le jour où les faméliques s’accorderont pour réclamer leur dû.

De même, celle de l ‘instruction se résoudra puisqu’elle est admise en principe et que l’ambition du savoir est générale, ne fût-ce que sous la forme de curiosité. Or, un progrès ne vient jamais seul ; il se complète, se répercute par d’autres progrès dans l’ensemble de l’évolution sociale. Dès que le sens de la justice sera satisfait par la participation de tous à l’avoir matériel et intellectuel de l’humanité, il en résultera pour chaque homme un singulier allègement de la conscience, car l’état d’inégalité cruelle, qui comble actuellement les uns de richesses superflues tandis qu’elle prive les autres même de l’espérance, pèse comme un remords, conscient ou inconscient, sur les âmes humaines, sur celles des heureux surtout, et mêle toujours un oison à leurs joies. Le plus grand élément de pacification serait que personne n’eût de tort envers son prochain, car il est ans notre nature de haïr ceux que nous avons lésés et d’aimer ceux dont la présence rappelle notre propre mérite. Les conséquences morales de cet acte très simple de justice : garantir à tous le pain et l’instruction, seraient incalculables.

S’il arrive –conformément à la direction actuelle de l’évolution historique – s’il arrive bientôt que l’humanité remplisse ces deux objectifs, ne laisser personne mourir de faim et personne croupir dans l’ignorance, alors un autre idéal se présentera comme un phare en pleine vue, idéal qui d’ailleurs est déjà poursuivi par un nombre toujours croissant d’individus : la haute ambition de reconquérir toutes les énergies qui s’égaraient, d’empêcher la déperdition des forces et des matériaux dans le présent, et aussi de reconquérir dans le passé tout ce que nos ancêtres avaient laissé fuir. Il s’agit, au point de vue général des civilisations, d’imiter que font les ingénieurs actuels qui retrouvent des trésors dans les déblais tenus pour sans valeur par les anciens mineurs d’Athènes. S’ "il est vrai que, à certains égards, des primitifs ou des anciens aient dépassé l’homme moyen de nos jours en force, en agilité, en santé du corps, en beauté du visage, eh bien ! il faut redevenir leurs égaux.Sans doute, notre reconquête n’ira pas jusqu’à recouvrer l’usage des organes atrophiés dont les biologistes ont découvert l’ancienne destination (Elie Metchnikoff), mais il importe de savoir garder en leur plénitude les énergies qui nous sont encore départies, de retenir l’emploi des muscles qui, tout en continuant de fonctionner, se sont affaiblis dans leur ressort et risque de n’être bientôt plus qu’une non-valeur dans notre organisme. Est-il possible d’empêcher cet amoindrissement matériel de l’homme, déséquilibré par un accroissement de son appareil à penser ? On lui a prédit qu’il se transformerait peu à peu en un énorme cerveau, entouré de bandelettes qui le préserveraient des rhumes, et que le reste de son corps s’atrophierait ; n’avons-nous rien à faire contre cette tendance ? Les zoologistes nous disent que l’homme fut autrefois un animal grimpeur comme le singe. Pourquoi donc le moderne se laisse-t-il déchoir de cette adresse à l’escalade que possèdent encore d’une manière si remarquable certains primitifs, notamment ceux qui vont cueillir des régimes de fruits à la cime des palmiers ?L’enfant, dont la mère ne manque jamais d’admirer l’étonnante force de préhension manuelle, suffisante pour suspendre le corps, même pendant des minutes, perd graduellement cette vigueur première, parce qu’on lui retire avec soin l’occasion de l’exercer : il suffit que les vêtements soient menacés de déchirures et d’accrocs par les efforts du grimpeur pour que, dans notre société forcément économe, les parents interdisent l’ascension des arbres à leur progéniture : la peur du danger n’est, dans cette défense, que la considération secondaire.

Des craintes semblables ont pour résultat que la plupart des enfants « civilisés » restent de beaucoup inférieurs aux fils des sauvages dans les jeux de force et d’adresse. En outre, n’ayant guère l’occasion d’exercer leurs sens dans la libre nature, ils n’ont pas la même netteté de vision, la même finesse d’ouïe : comme animaux aux belles formes et aux sens affinés, tels que les eût désirés Herbert Spencer, ils sont pour la plupart incontestablement dégénérés. Ils ne méritent point les paroles d’admiration que la vue des jeunes hommes de Tenimber, s’exerçant à bander l’arc ou à lancer le javelot, fait naître chez les voyageurs européens. Même parmi les joueurs de pelote, de golf et de crosse, qui constituent l’élite des civilisés pour la beauté corporelle, les spectateurs trouveraient difficilement l’occasion de s’extasier sur le parfait équilibre des formes chez tous les champions. L’évidence est faite. Il est certain que nombre de peuplades nègres et peaux-rouges, malaises et polynésiennes l’emportent par la pureté des lignes, la noblesse des attitudes, l’élégance de la démarche, non sur tel ou tel type exceptionnel parmi les Européens, mais sur des groupes pris au hasard, représentant le type moyen des nations d’Europe. Ainsi il y eut, à ce point de vue, régression générale par le fait de notre claustration dans les demeures et de notre costume absurde, empêchant la transpiration cutanée, l’action de l’air et de la lumière sur la peau, le libre développement des muscles, souvent gênés, torturés, estropiés même par brodequins et corsets. Toutefois, de nombreux exemples
prouvent que cette régression n’est pas définitive et sans appel, car ceux de nos jeunes gens qui sont élevés en de bonnes conditions d’hygiène et d’exercices physiques se développent en forme et en force comme les plus beaux des sauvages, et en outre ils ont la supériorité que leur donnent la conscience d’eux-mêmes et le prestige de l’intelligence. Grâce aux acquisitions du passé que le moderne acquiert rapidement et méthodiquement par l’instruction, il réussit à vivre plus longuement que le sauvage, puisqu’il sait condenser dans sa vie mille existences antérieures et rappeler les survivances pour en faire un tout logique et beau avec les pratiques courantes et les innovations de « prévivance ». Que l’on juge de l’ensemble des forces que le moderne peut embrasser par les savants escaladeurs actuels des Alpes, du Caucase, des Rocheuses, des Andes, du Tian-chan, de l’Himalaya ! Certes, aucun Jacques Balmat n’eût gravi le mont Blanc s’il n’avait existé un de Saussure pour l’entraîner dans cette œuvre, et maintenant les Whiper, les Freshfield, les Conway ne sont-ils pas devenus en force, en endurance, en connaissance et en pratique de la montagne les égaux, peut-être même les supérieurs des guides montagnards les plus sûrs, dressés depuis leur jeune âge à toutes les vertus physiques et morales que nécessitent les ascensions dangereuses ? C’est l’homme de science qui se fait suivre maintenant par le naturel au sommet du Kilimandjaro ou de l’Acondicagua ; c’est lui qui mène les Eskimaux à la conquête du Pôle. Ainsi, l’idéal que l’homme moderne a conçu, de pouvoir acquérir des qualités nouvelles sans perdre ou même en récupérant celles que possédaient les ancêtres, peut se réaliser parfaitement ; ce n’est point une chimère.

Mais cette force de compréhension, cette capacité plus grande de l’homme moderne, qui lui permet de reconquérir le passé du sauvage dans son milieu naturel antique et de l’associer, de le fondre harmonieusement avec ses idées plus affinées, tout cet accroissement de force ne peut aboutir à une reconquête définitive, normale, qu’à la condition pour l’homme nouveau d’embrasser tous les autres hommes, ses frères, dans un même sentiment d’unité avec l’ensemble des choses.

Voici donc la question sociale qui se pose de nouveau et dans toute son ampleur. Il est impossible d’aimer pleinement le sauvage primitif, dans son milieu naturel d’arbres et de ruisseaux, si l’on n’aime pas en même temps les hommes de la société plus ou moins artificielle du monde contemporain. Comment admirer, aimer la petite individualité charmante de la fleur, comment se sentir frère avec l’animal, se diriger vers lui comme le faisait François d’Assise, quand on ne voit pas aussi dans les hommes de chers compagnons, à moins pourtant qu’on ne les fuie à force d’amour, afin d’éviter les blessures morales qui viennent du haineux, de l’hypocrite ou de l’indifférent ? L’union plénière du civilisé avec le sauvage et avec la nature ne peut se faire que par la destruction des frontières entre les castes aussi bien que par celle des frontières entre les peuples. Il faut que, sans obéir à d’anciennes conventions et habitudes, tout individu puisse s’adresser à n’importe lequel de ses égaux en toute fraternité et causer librement avec lui « de tout ce qui est humain » comme disait Térence. La vie, revenue à sa première simplicité, comporte par cela même pleine et cordiale liberté de commerce avec les hommes.

L’humanité a-t-elle fait de réels progrès dans cette voie ? Il serait
absurde de le nier. Ce que l’on appelle la « marée démocratique » n’est autre chose que ce sentiment croissant d’égalité entre les représentants de castes différentes, naguère ennemies. Sous les mille apparences changeantes de la surface, le travail s’accomplit dans les profondeurs des nations, grâce à la connaissance croissante que l’homme prend de soi-même et d’autrui : il arrive de plus en plus à trouver le fond commun par lequel nous nous ressemblons, à se dégager du fouillis des opinions superficielles qui nous tenaient séparés ; nous marchons donc vers la conciliation future, vers une forme de bonheur bien autrement étendue que celle dont se contentaient nos aïeux, les animaux et les primitifs. Notre monde matériel et moral est devenu plus vaste, et en même temps plus ample notre conception du bonheur, qui désormais ne sera tenu pour tel qu’à la condition d’être partagé par tous, de s’être fait conscient, raisonné et de comprendre en soi les recherches passionnantes de la science et les joies de la beauté antique.

Tout cela nous éloigne singulièrement de la théorie du « Surhomme », telle que la comprennent les aristocrates de la pensée. Les rois, les puissants s’imaginent volontiers qu’il y a deux morales, la leur, qui est celle du caprice, l’obéissance, qui convient au populaire. De même les jeunes outrecuidants, adorateurs de la force intellectuelle qu’ils croient leur appartenir, s’installent à leur gré sur quelque haute terrasse de la tour d’ivoire où ne pénètrent point les humbles mortels. Peu nombreux sont les élus avec lesquels ils daignent confabuler ; peut-être même se croient-ils solitaires. Le génie leur pèse ; ils portent sous leur front, que sillonnent des rides fatales, tout un monde orageux, et ne voient pas même, au-dessous du vol de leur pensée, la masse grouillante, amorphe, de la multitude inconnue. Certes, l’homme n’a point de limites à tracer que son ambition d’étudier et d’apprendre ne puisse franchir ; oui, il doit chercher à réaliser son propre idéal, tendre à le distancer, à monter toujours plus loin – même mourant, moi, je crois à mon progrès personnel, déchois, toi qui te sens déchoir -, mais il n’a point à rompre pour cela le lien qui le rattache aux êtres qui l’entourent, car il ne peut échapper à l’étroite solidarité qui le fait vivre de la vie de ses semblables. Bien au contraire, chacun de ses progrès personnels est un progrès pour ceux qui l’entourent : il partage ses connaissances comme il partage son pain, il ne laisse point de pauvres ni d’infirmes derrière lui. Il eut des éducateurs, car il n’est point né sans père comme tel Dieu de la fable ; à son tour il sera l’éducateur de ceux qui viendront après lui.

La méthode barbare des Spartiates plaît encore aux impuissants qui ne savent ni guérir, ni enseigner : ils étouffent celui qui paraît faible ; ils jettent le malvenu dans un trou en lui cassant les os. C’est la pratique sommaire des impuissants et des ignares. Et quel médecin, quelle femme de l’art, quel arbitre infaillible nous dira ceux que l’on peut épargner et les nouveau-nés pour lesquels il n’y a point d’espoir ? Souvent la science de ces juges s’est trouvée en défaut : tel corps qu’ils avaient déclaré inapte à la vie s’y est admirablement adapté ; telle intelligence que du haut de leur judiciaire ils avaient assimilée à celle du crétin s’est développée en force géniale et créatrice : vieux, routiniers, misonéistes, ils s’étaient trompés du tout au tout, et c’est par révolution contre eux que le monde s’était agrandi et renouvelé. Le plus sûr est donc d’accueillir tous les hommes comme des égaux en virtualité et en dignité, d’aider les faibles en les soutenant de sa force, les malades en leur rendant la santé, les inintelligents en leur ouvrant l’esprit vers les hautes pensées, avec la préoccupation constante du mieux pour les autres et pour soi-même, car nous constituons un tout, et, de progrès en progrès aussi bien que de recul en recul, l’évolution se produit d’un bout du monde à l’autre.

Le bonheur, tel que nous le comprenons, n’est donc pas une simple jouissance personnelle. Certes, il est individuel en ce sens que « chacun est le propre artisan de son bonheur », mais il n’est vrai, profond, complet, qu’en s’étendant sur l’humanité entière, non qu’il soit possible d’éviter les chagrins, les accidents, les maladies et la mort même, mais parce que l’homme, en s’associant à l’homme pour une œuvre dont il comprend la portée et suivant une méthode dont il connaît les effets, peut avoir la certitude d’orienter vers le mieux tout ce grand corps humain dont sa propre cellule individuelle n’est qu’un infiniment petit, un milliardième de milliardième, si l’on compte les générations successives et non pas seulement le nombre actuel des habitants de la Terre énumérés par les recensements. Ce n’est pas tel ou tel stade de l’existence personnelle et collective qui constitue le bonheur, c’est la conscience de marcher vers un but déterminé, que l’on veut et que l’on crée partiellement par sa volonté. Aménager les continents, les mers et l’atmosphère qui nous entoure, « cultiver notre jardin » terrestre, distribuer à nouveau et régler les ambiances pour favoriser chaque vie individuelle de plante, d’animal ou d’homme, prendre définitivement conscience de notre humanité solidaire, faisant corps avec la planète elle-même, embrasser du regard nos origines, notre présent, notre but rapproché, notre idéal lointain, c’est en cela que consiste le progrès.

C’est donc en toute confiance que nous pouvons répondre à la question qui surgit en chaque homme dans le secret de son cœur : oui nous avons progressé depuis le jour où nos ancêtres sortirent des cavernes maternelles, pendant les quelques milliers d’années que constitue la courte période conscience de notre vie.


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